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Full text of "L’Usurpateur, tome 1"




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Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 



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L'USURPATEUR 









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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



fr. c. 
le livre m: jade (poésies Chinoises), 1 beau 

volume ; Prix v , 6 d 

le dragon impériatj (roman Chinois), nou- 
vello édition, chez Alphonse Lemerre, 
l volume 3 50 



SOUS PRESSE 



les cruautés de l'amour, chez E. Denlu , 

1 volume • ,.3 50 

bar»kokeda, chez A, Lacroix et G% éditeurs, 

1 volume in-8* de luxe, ,.♦,,.♦ » » 

Christine dulcïus, chez A. Lacroix et C', 

éditeurs, l volume gr. in-18 jésus 3 50 



Pari-, — Jmp. A. WITTERplIEIM et O.quaï Yo'taïre M. 



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L'USURPATEUR 



ÉPISODE DE L'HISTOIRE JAPONAISE 



(1816) 



LE BOIS DE CITRONNIERS 



La nuit allait unir. Tout dormait dans la 
belle et joyeuse Osaka. Seul, le cri strident 
des sentinelles s'appelant sur les remparts 
traversait par instants le silence que rien ne 
troublait plus, hors la lointaine rumeur de la 
mer dans le golfe. 

Au-dessus de la grande masse sombre for- 
mée parles palais et les jardins du siogoun (1), 
une étoile s'effaçait lentemeftt. Le crépuscule 



(t) Général du royaume. C'est le môme titre que 
taïcoun : grand chef) mais ce dernier terme n'a été 
Créé qu'en 1854. 

1 



2 l'usurpateur 

matinal frissonnait dans l'air, La cime des 
bois commençait à découper plus nettement 
ses ondes sur le ciel qui bleuissait. 

Bientôt une lueur pAle toucha les plus 
hauts arbres, puis se glissa entre les' bran- 
ches et les feuillages et ultra jusqu'au sol. 
Alors, dans les jardins du prince, des allées 
encombrées de ronces en fleur ébauchèrent 
leur vaporeuse perspective ; l'herbe reprit sa 
couleur d'émeraude ; une touffe de pivoines 
vit revenir l'éclat de ses fleurs somptueuses, 
et un escalier blanc se dévoila à demi de la 
brume dans le lointain d'une avenue. 

Enfin, brusquement, le ciel s'empourpra ; 
des flèches de lumière traversant les buis- 
sons firent étinceler des gouttes d'eau sur les 
feuilles. Un faisan s'abattit lourdement, une 
grue secoua ses ailes neigeuses et, avec un 
long cri, s'envola lentement dans la clarté, 
tandis que la terre fumait comme une casso- 
lette et que lés oiseaux à pleine voix accla- 
maient le soleil levant. 

Aussitôt que l'astre divin fut monté de l'ho- 
rizon, lés vibrations d'un gong se firent en- 
tendre. Il était frappé dans un rhythine mo- 
notone d'une mélancolie obsédante : quatre 
coups forts, quatse coups faibles, quatre coups 
forts, et ainsi toujours. C'était pour saluer le 
jour et annoncer les prières matinales. 

Un rire jeune et sonore, qui éclata soudain, 



LB DOIS DE CITRONNIERS 6 

surmonta un instant ce bruit pieux, et deux 
hommes apparurent, sombres sur le ciel clair, 
au sommet de l'escalier blanc. 

Ils s'arrêtèrent un instant, sur la plus 
haute marche, pour admirer le charmant 
fouillis de broussailles, de fougères, d'arbus- 
tes en fleur, qui formait les rampes de l'es- 
calier. 

Puis ils descendirent lentement à travers 
les ombres fantasques que jetaient les bran- 
ches sur les degrés. 

Arrivés au pied de l'escalier, ils s'écartè- 
rent vivement pour ne pas culbuter uno tor- 
tue qui cheminait sur la dernière marche : 
la carapace de cette tortue avait été dorée, 
mais la dorure s'était un peu ternie dans 
l'humidité des herbes. .* 

Les deux hommes s'avancèrent dans l'a- 
venue. 

Le plus jeune des promeneurs avait à 
peine vingt ans, mais on lui en eût donné 
davantage à voir la fière expression de son 
visage et l'assurance de son regard; cepen- 
dant, lorsqu'il riait, il semblait un onfant, 
mais il riait peu et une sorte de tristesse hau- 
taine assombrissait son front charmant. 

Son costume était très-simple : sur une 
robe de crêpe gris, il portait un manteau de 
satin bleu sans aucune broderie : il tenait à 
la main un éventail ouvert. 



) 



4 l'usurpateur 

La toilette de son compagnon était, au con- 
traire, extrêmement recherchée. Sa robe était 
faite d'une soie blanche, molle, faiblement 
teintée de bleu, comme si elle eût gardé un 
reflet de clair de lune; elle tombait en plis 
fins jusqu'aux pieds et était serrée à la taille 
par une ceinture de velours noir. Celui qui 
la portait avait vingt-quatre ans; il était 
d'une beauté parfaite; un. charme étrange 
émanait de la pâleur chaude de son visage, 
de ses yeux d'une douceur moqueuse et sur- 
tout de la nonchalance méprisante de toute 
sa personne ; il appuyait sa main sur la riche 
poignée d'un de ses deux sabres dont les 
pointes relevaient les plis de son manteau de 
velours noir, jeté sur ses épaules les man- 
ches pendantes. 

Les deux promeneurs avaient la tête nue, 
leurs cheveux tordus en corde étaient noués 
sur le sommet du crâne. 

— Mais enfin, où me conduis-tu, gracieux 
maître? s'écria tout à coup l'aîné des deux 
jeunes hommes. 

— Voici trois fois que tu me fais cette 
question depuis le palais, Ivakoura. • 

— Mais tu ne m'as rien répondu, gloire de 
mes yeux ! 

— Eh bien ! c'est une surprise que je veux 
te faire. Ferme les yeux et donne-moi ta 
main. 



LE BOIS DE CITRONNIEBS 5 

Ivakoura obéit, et son compagnon lui fit 
faire quelques pas dans l'herbe. 

— Regarde à présent, dit-il. 

Ivakoura ouvrit les yeux et laissa échapper 
un faible cri d'étonneraent. 

Devant lui s'épanouissait un bois de citron- 
niers tout en fleur. Chaque arbre, chaque 
arbuste semblaient couverts do givre ; sur les 
plus hautes tiges, le jour naissant jetait des 
tons de rose et d'or. Toutes les branches 
ployaient sous leur charge parfumée, les 
grappes fleuries s'écroulaient jusqu'au sol, 
sur lequel traînaient quelques rameaux trop 
lourds. 

Parmi cette blanche floraison d'où émanait 
une fraîcheur délicieuse, un tendre feuillage 
apparaissait çà et là par brindilles. 

— Vois, dit le plus jeune homme avec un 
sourire, j'ai voulu partager avec toi, mon pré- 
féré, le plaisir de voir avant tout autre cette 
éclosion merveilleuse. Hier, je suis venu, le 
bois était comme un buisson de perles ; au- 
jourd'hui, toutes les fleurs sont ouvertes. 

. — Je songe, en voyant ce bois, à un dis- 
tique du poëte des fleurs de pêcher, dit Iva- 
koura : « Il a neigé sur cet arbre des ailes de 
papillons qui, en traversant le ciel matinal, 
se sont teintes de rose. » 

— Ah! s'écria le plus jeune homme en 
soupirant, je voudrais me plonger au milieu 



6 L'USUItPATBim 

do ces fleurs comme dans un bain et m'cn- 
ivrer jusqu'à mourir de leur parfum violent I 
Ivakoura, après avoir admiré, faisait une 
mine un peu désappointée. 

— Des fleurs plus belles encore allaient 
éclore dans mon rêve, dit-il en étouffant un 
bâillement. Maître, pourquoi m'as-tu fait le- 
ver si tôt ? 

— Voyons, prince de Nagato, dit le jeune 
homme en posant sa main sur l'épaule do 
son compagnon, je ne t'ai pas fait lever, tu no 
t'es pas couché cette nuit ! 

— Que dis-tu ? s'écria Ivakoura ; qu'est-ce 
qui peut te faire croire cela ? 

— Ta pâleur, ami, et'tes yeux las. 

— Ne suis-je pas toujours ainsi? 

— La toilette que tu portes serait encore 
trop somptueuse à l'heure du coq (1) ; et re- 
garde ! le soleil se lève à peine, nous sommes 
à l'heure du lapin (2) . 

— Pour honorer un maître tel que toi, il 
n'est pas d'heure trop matinale. 

— Est-ce aussi pour m'honorer, infidèle 
sujet, que tu te présentes devant moi armé? 
Ces deux sabres oubliés à ta ceinture te con- 
damnent; tu venais de rentrer au palais lors- 
que je t'ai fait appeler. 



(1) Six heures aprè3 midi. 
(3) Six heures du matin. 



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LE BOIS DE CITRONNIERS 7 

Le coupable baissait la tôte, renonçant à so 
défendre, 

— Mais qu'as-tu au bras? s'écria tout a 
coup le plus jeune homme en apercevant une 
mince bandelette blanche qui dépassait la 
manche d'Ivakoura. 

Celui-ci cacha son bras derrière son dos et 
montra l'autre main. 

— Je n'ai rien, dit-il. 

Mais son compagnon lui saisit le bras qu'il 
cachait. Le prince de Nagato laissa échapper 
un cri de douleur. 

— Tu es blessé, n'est-ce pas ? Un jour on 
viendra m'annoncor que Nagato a été luô 
dans une querelle futile. Qu'as-tu fait encore, 
imprudent incorrigible 1 

— Lorsque le régent Hiéyas sera en ta 
présence, tu ne le sauras que trop, dit 16 
prince ; tu vas apprendre de belles choses, ô 
illustre ami, sur le compte de ton indigna 
favori. Il me semble entendre vibrer déjà la 
voix terrible de cet homme à qui rien n'est 
caché : Fidé-Yori, chef du Japon, fils du 
grand Taïko-Sama, dont je vénère la mémoire, 
de graves désordres ont troublé cettenûit 
Os'akâl... 

Le prince de Nagato contrefaisait si bien 
la voix de Hiéyas que le jeune siogoun rio 
put s'empêcher de sourire. 

— Et quels sont ces désordres ? diras-tu.— 



8 



L'USUIlPATEUn 



Portes enfoncées, coups, tumultes, scandales. 
— Connaît-on les auteurs de ces méfaits? — 
Celui qui conduit les autres est le seul cou- 
pable et je connais ce coupable. — Qui est- 
ce? — Qui I sinon celui que l'on trouve dans 
toutes les aventures, dans toutes les batailles 
nocturnes; qui, sinon le prince de Nagato,la 
terreur des honnêtes familles » l'épouvante 
des gens paisibles? Et comme tu me pardon- 
neras, ô trop clément I Hiéyas te reprochera 
ta faiblesse en la faisant sonner bien haut, 
afin que cette faiblesse nuise au siogoun et 
profite au régent. 

— Mais si je me courrouçais enfin de ta 
conduite, Nagato, dit le siogoun, si je t'en- 
voyais passer un an dans ta province? 

— J'irais, maître, sans murmurer. 

— Oui, et qui m'aimerait ici? dit triste- 
ment Fidé-Yori» Je vois autour de moi de 
grands dévouements, mais pas une affection 
comme la tienne; mais peut-être suis-je in- 
juste, ajouta-t-il, tu es le seul que j'aime, et 
c'est sans doute à cause de cela qu'il me 
semble n'être aimé que do toi. 

Nagato leva vers le prince un regard plein 
de reconnaissance. 

— Tu te sens pardonné par moi, n'est-ce 
pas? dit Fidé-Yori en souriant, mais tâche de 
m'évitcr les reproches du régent» tu sais 
combien ils me sont pénibles. Va le saluer, 



LE DOIS DE CITRONNIERS 9 

l'heure de son lever est proche ; nous nous 
revoirons au conseil. 

— Il va donc falloir sourire à cette laido 
figure, grommela Nagato. 

Mais il avait son congé : il salua le siogoun 
et s'éloigna d'uu air boudeur. 

Fidé-Yori continua à se promener dans 
l'avenue, mais il revint bientôt vers le bois 
de citronniers. Il s'arrêta devant lui pour l'ad- 
mirer encore, et cueillit une mince, branche 
chargée de fleurs. Mais alors les feuillages se 
mirent à bruire comme sous un grand vent; 
un brusque mouvement agita les branches 
et entre les fleurs refoulées une jeune fille 
apparut. 

Le prince se recula vivement et faillit je- 
ter un cri ; il se crut le jouet d'une vision. 

— Qui es-tu? s'ccria-t-il ; peut-être le gé- 
nie de.ee bois? 

— Oh! non, dit la jeune fille dune voix 
tremblante ; mais je suis une femme bien 
audacieuse. 

Elle sortit du bois au milieu d'une pluie 
de pétales blancs et s'agenouilla dans l'herbe 
en tendant le3 mains vers le roi. 

Fidé-Yori baissa la tête vers elle et la re- 
garda curieusement. Elle était d'une beauté 
exquise : petite, gracieuse , comme écrasée 
sons l'ampleur de ses robes. On eût dit que 
c'était leur poids soyeux qui l'avait jetée à 

1. 



/ 



10 



L'USURPATEUR 



genoux. Ses grands yeux purs, pareils à des 
y&sX d'enfant, étaient peureux et suppliants, 
ses joues veloutées comme les ailes des pa- 
pillons rougissaient un peu, et sa petite bou- 
che entrouverte d'admiration laissait briller 
des dents blanches comme des gouttes delait. 

— Pardonne-moi, disaifcelle, pardonne- 
moi d'être en ta présence sans ta volonté. 

-r Je te pardonne, pauvre oiseau trem- 
blant, dit Fidé-Yori, car si je t'avais connue 
et si j'avais su ton désir, ma volonté eût été 
de te voir. Que veux-tu de moi ? Est-il en ma 
puissance de te faire heureuse? 

— maître î s'écria la jeune fille avec en- 
thousiasme, d'un mot tu peux me rendre plus 
radieuse que Ten-Sio-Daï-Tsin, la fille du 
soleil. 

— Et quel est ce mot? 

— Jure-moi que tu n'iras pas demain à la 
fête du Génie de la mer. 

— Pourquoi ce serment? dit le siogoun 
étonné de cette étrange supplique. 

— Parce que, dit la jeune fille en frémis- 
sant, sous les pieds du roi, brusquement un 

pont s'effondrera et que, le soir, le Japon 
n'aura plus de maître. 

— Tu as sans doute découvert une conspi- 
ration ? dit Fidé-Yori en souriant. 

Devant ce sourire d'incrédulité, la jeune 
fille pâlit et ses yeux s'emplirent de larmes. 



LE BOIS DE CITRONNIERS il 

—0 disque pur de la lumière 1 s'écria-t-elle, 
il ne me croit pas 1 Tout ce que j'ai fait jusqu'à 
présent n'est rien. Voici l'obstacle terrible et 
je n'y avais pas songé. On écoute la voix du 
grillon qui annonce la chaleur, on prête 
l'oreille à la grenouille qui coasse une pro- 
messe de pluie; mais une jeune fille qui vous 
crie : Prends garde! j'ai vu le piège, la mort 
est sur ton chemin I on ne l'écoute pas et on 
marche droit au piège. Cependant, cela est 
impossible, il faut que tu me croies. Veux-tu 
que je me tue à tes pieds? Ma mort serait un 
gage de ma sincérité. D'ailleurs, quand môme 
je me serais trompée, que t'importe I tu peux 
toujours ne pas aller à la fêle. Ecoute, je 
viens de loin, d'une province lointaine; seule 
sous la lourde angoisse de mon secret, j'ai 
déjoué les espions les plus subtils, j'ai vaincu 
mes terreurs et dominé ma faiblesse. Mon 
père me croit en pèlerinage à Kioto, et tu 
vois : je suis dans ta ville, dans l'enceinte de 
tes palais. Cependant les sentinelles sont vi- 
gilantes, les fossés larges, les murailles 
hautes. Vois, mes mains sont en sang, la 
fièvre me brûle. Tout à l'heure j'ai cru ne pas 
pouvoir parler tant mon cœur affaibli frémis- 
sait de ta présence et aussi de la joie de te 
sauver. Mais maintenant j'ai le vertige, j'ai 
de la glace dans le sang : tu no me crois 
pas! 



\2 ^USURPATEUR 

— Je te crois et jo jure de t'obéir, dit le roi 
ému de cet accent désespéré; je n'irai pas à 
la fête du Génie de la mer. 

La jeune fille poussa un cri de joie et re- 
garda avec reconnaissance le soleil qui s'éle- 
vait au-dessus des arbres* 

-ta 

— Mais apprends-moi comment tu as dé- 
couvert ce complot, reprit lesiogoun, et quels 
en sont les auteurs. 

— Ohlne m'ordonne pas de te le dire. 
Tout cet édifice d'infamie que je fais crouler, 
c'est sur moi-môme qu'il croule. 

— Soit, jeune fille, garde ton secret; mais 
dis-moi au moins d'où te vient ce grand dé- 
vouement et pourquoi ma vie est pour toi si 
précieuse ? 

La jeune fille leva lentement les yeux vers 
le roi, puis elle les baissa et rougit, mais no 
répondit rien. Une vague émotion troubla lo 
cœur du prince. Il se tut et se laissa envahir 
par celte impression pleine do douceur. Il 
eût voulu demeurer ainsi longtemps, en si- 
lence, au milieu de ces chants d'oiseaux, 
de ces parfums, près de cette enfant age- 
nouillée. 

-—Apprends-moi qui tu es, toi qui me 
sauves de la mort, dit-il enfin, et indique- 
moi la récompense digne de ton courage. 

— Je me nomme Omiti, dit la jeune fille, 
je ne peux rien te dire de plus. Donne-moi 



LE BOIS DE CITRONNIERS 



13 



la fleur que tu tiens à la main, c'est tout ce 
que je veux de toi. 

Fidé-Yori lui tendit la branche de citron- 
nier, Omiti la saisit et s'enfuit à travers le 
bois. 

I-e siogoun demeura longtemps immobile 
à la même place, soucieux, regardant le gazon 
foulé par le poids léger d'Omiti. 



_* 



II 



LA BLESSURE DE NAÛATO 



Le prince de Nagato était rentré dans son 
palais. 

Il dormait étendu sur une pile do fines 
nattes. Autour de lui régnait une obscurité 
presque complète, car on avait baissé les 
stores et déployé de grands paravents devant 
les fenêtres. Quelques parois de laque noire 
luisaient cependant dans l'ombre et reflé- 
taient vaguement, comme des miroirs trou- 
bles, la tête pâle du prince renversée sur les 
coussins. 

Nagato n'avait pu réussir à voir Hiéyas : 
le régent était absorbé par une affaire très- 
urgente, lui avait-on dit. Tout heureux de • 
cette circonstance, le jeune prince s'était hdté 
d'aller se reposer pendant les quelques heures 
qu'il avait h lui avant le conseil. 

Dans les chambres voisines de celle où il 
dormait, les serviteurs allaient et venaient 
silencieusement, préparant la toilette du 
maître. Ils marchaient avec précaution pour 



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LÀ BLESSURE DE NAGATO 15 

ne pas faire craquer le parquet et causaient 
entre eux à voix basse. 

— Notre pauvre maître n'a pas de raison, 
disait une femme âgée en secouant des gouttes 
de parfum sur un manteau de cérémonie. 
Toujours des fêtes, despromenades nocturnes, 
jamais de repos, il se tuera. 

— Oh î que non, le plaisir ne tue pas, dit 
un jeune garçon à la mine insolente, vêtu do 
couleurs vives. 

— Qu'en sais- tu , puceron î reprit la ser- 
vante. No dirait-on pas qu'il passe sa vie en 
réjouissances comme un seigneur? No parle 
pas aussi effrontément de choses que tu no 
connais pas ! 

— Je les connais peut-être mieux que toi, 
dit l'enfant en faisant une grimace, toi qui 
n'es pas encore mariée, malgré ton grand 
Age et ta grande beauté. 

La servante envoya le contenu de son 
flacon h la figure du jeune garçon, mais 
celui-ci se cacha derrière le disque d'argent 
d'un miroir qu'il frottait pour le rendre lim- 
pide, et le parfum s'éparpilla à terre. Le valet 
avança la tête lorsque lo (langer fut passé. 

— Veux-tu de moi pour mari? dit-il, tu 
me donneras de tes années, et à nous deux 
nous ferons un jeune couple ! 

. La servante , dans sa colère , laissa échap- 
per un éclat cle voix. 



1 6 l'usurpateur 

— Te tairas-tu, à la fin? dit un autre ser- 
viteur en la menaçant du poing. 

— Mais il est impossible d'entendre ce 
jeune vaurien sans s'irriter et rougir I 

. — Rougis tant que tu vQudras, dit l'enfant, 
cela ne fait pas de bruit. 

— Allons, tais-toi, Loo ! dit le serviteur. 
Loo fit un "mouvement d'épaules et une 

grosse moue, puis il se remit nonchalamment 
h frotter le miroir. 

A ce moment, un homme entra dans la sallo : 

— Je, désire parler à Ivakoura , prince de 
Nagato, dit-il à haute voix. 

Tous les serviteurs firent de grands gestes 
des mains et des bras pour imposer silence 
au nouvel arrivant. Loo se précipita vers lui 
et lui appliqua sur la bouche le chiffon dont 
il se servait pour frotter le miroir;- mais 
l'homme le repoussa violemment. 

— Que signifie tout ceci? dit-il. Êtes-vous 
insensés? Je veux parler au seigneur que 
vous servez, au daïmio très-illustre qui règne 
sur la province de Nagato. Prévenez-le et 
cessez vos grimaces. * 

— Il dort, dit tout bas un serviteur. 

— On no peut l'éveiller, dit un autre» 

— Il est affreusement fatigué, dit Loo un 
doigt sur la bouche. 

— Malgré sa fatigue, il fera heureux de 
ma venue, dit l'étranger. 



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LA BLESSURE DE NAGATO 17 

— Nous avons ordre de ne l'éveiller que 
quelques instants avant l'heure du conseil, 
dit la servante. 

— Ce n'est pas moi qui me risquerai à 
l'aller tirer de son sommeil, dit Loo en pous- 
sant sa bouche vers son oreille. 

— - Ni moi, dit la vieille. 

~ J'irai moi-même, si vous voulez, dit le 
messager; d'ailleurs, l'heure du conseil est 
proche : je viens de voir le prince d'Arima 
se diriger vers la salle des Mille-Nattes. 

— Le prince d'Arima! s'écria Loo, lui qui 
est toujours en retard I 

— Hélas ! dit la servante, aurons-nous le 
temps d'habiller le maître ? 

Loo fit glisser une cloison dans sa rainure 
et ouvrit un étroit passage; il entra alors 
doucement dans la chambre de Nagato. 

Il faisait frais dans cette chambre, etuno fine 
odeur de camphre et de musc emplissait l'air. 

— Maître ! maître ! dit Loo h demi voix, 
c'est l'heure, et puis il y a là un messager. 

— Un messager! s'écria Nagato en se 
dressant sur un coude; comment est-il? 

— Il est vêtu comme un samouraï (1) : 
doux sabres sont passés à sa ceinture. 

— Qu'il entre vite, dit le prince avec un 
tremblement dans la voix. 






* «,- 



(I) Noble officier au service d'un daïmio ou prince. 



18 l/tJSURPÀTEUn 

Loo alla faire signe au messager, qui se 
prosterna au seuil de la chambre. 

— Approche ! dit Nagato. 

Mais le messager ne pouvant se ■ diriger 
dans cette salle obscure, Loo ploya une feuille 
d'un paravent qui interceptait le jour. Une 
bande de lumière entra dans la chambre: elle 
éclaira la délicate texture de la natte qui 
couvrait le plancher et fit briller sur la 
muraille une cigogne argentée, au cou ondu- 
leux, aux ailes ouvertes. 

Le messager s'approcha du prince et lui 
tendit un mince rouleau do papier enveloppé 
d'un morceau de soie , puis il sortit de la 
chambre à reculons. 

Nagato déroula vivement le papier et lut 
ceci : 

« Tu es venu, illustre, je le sais; mais 
pourquoi cette foiie et pourquoi ce mystère î 
Je ne puis comprendre tes actions. J'ai reçu 
de graves réprimandes de ma souveraine à 
cause do toi. Tu sais î je traversais les jardins 
pour la suivre jusqu'à son palais, lorsque, 
tout à coup, je te vis adossé à un arbre. Je ne 
pus retenir un cri et, à ce cri, elle se retourna 
vers moi et suivit la direction de mon regard. 

« — Ah I dit-elle, c'est la vue do Nagato 
qui t'arrache de pareils cris. No pourrais-tu 
au moins les retenir et nie éàfcher le specta- 
cle de ton impudeur? 



) 



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1 



Lh, BLESSURE DE NÀGATO 19 

« Puis elle s'est retournée plusieurs fois 
vers toi. Le courroux de ses yeux me faisait 
peur. Je n'oserai pas paraître devant elle 
demain, et je t'envoie ce message pour te 
supplier de ne plus renouveler ces étranges 
apparitions qui ont pour moi des suites si 
funestes. 

a Hélas ! ne sais-tu pas que je t'aime , et 
faut-il te le redire : je serai ta jeinmo quand 
tu le voudras... Mais tu te plais à m'adorer 
comme une idole do' la pagode des Trente- 
Trois mille Trois cent Trente-Trois (1). Si 
tu n'avais risqué ta vie plusieurs fois seule- 
ment pour m'apercevoir, je croirais que tu to 
joues de moi. Je t'erf conjure, no m'expose 
plus h de pareilles réprimandes , et n'oublie 
pas que je* suis prêté à to reconnaître pour 
mon seigneur, et que vivre près de toi est 
mon plus cher désir. » 

Nagato sourit et referma lentement le 
rouleau ; il ilxa son regard sur la bande claire 
que la fenêtre jetait sur le plancher et rêva 
profondément. 

Le jeune Loo était fort désappointé*, il 
avait essayé do lire derrière son maître, mais 
le rouleau était écrit en caractères chinois et 
sa science était prise en défaut ; il savait assez 



(1) PagQde située à Kioto et qui contient 33,333 
idoles. 






r 
r 



20 l'usurpateur 

bien le kata-kana et avait mémo quelques 
connaissances de l'hira-kana, mais ignorait 
malheureusement l'écriture chinoise. Pour 
cacher son dépit, il s'approcha d'une fenêtre 
et, soulevant un coin du store, il regarda 
dehors. 

— Ah! dit-il, le prince de Satsouma et le 
prince d'Aki arrivent en mémo temps, les 
gens de leur suite se regardent de travers. 
Ah 1 Satsouma passe devant. Ohl oh I voici le 
régent qui traverse l'avenue, il regarde par 
ici et il rit en voyant que le cortège du prince 
de Nagato est encore devant sa porte ; il ri- 
rait bien plus s'il savait où en est la toilette 
de mon maître. 

— Laisse-le rire, Loo, et viens ici, dit le 
prince, qui avait détache de sa ceinture un 
pinceau et un rouleau de papier et écrivait à 
la hâte quelques mots. Cours chez le roi et 
remets-lui ce papier. 

Loo s'enfuit h toutes jambes, bousculant et 
renversant à plaisir ceux qui se trouvaient 
sur son passa ge t 

— Et maintenant , dit Ivakoura , qu'on 
m'habille rapidement! 

Les serviteurs s'empressèrent, et le prince 
eut bientôt enfilé le vaste pantalon traînant 
qui donne à celui qui le porte l'air de mar- 
cher à genoux, et le roido manteau de céré- 
monie, alourdi encore par les insignes bro- 



# 






LA BLESSURE DE NAGAT0 21 

«■ 

dés sur les manches. Ceux de Nagato étaient 
ainsi composés : un trait noir au-dessus de 
trois boules formant pyramide. 

Le jeune homme, d'ordinaire si soigneux 
de sa parure, ne prêta aucune attention à 
l'œuvre des serviteurs, il ne jeta pas même 
un coup d'œil au miroir si bien poli par Loo 
lorqu'on lui posa sur la tête le haut bonnet 
pointu lié par des rubans d'or. 

Aussitôt sa toilette terminée, il sortit de 
son palais, mais sa préoccupation était si 
forte qu'au lieu de monter dans le norimono 
qui l'attendait au milieu des gens de son es- 
corte, il s'éloigna à pied, traînant sur le sa- 
ble son immense pantalon et s'exposant aux 
rayons du soleil. Le cortège, épouvanté de 
cet outrage à Pétiquette, le suivit dans un 
inexprimable désordre, tandis que les espions 
chargés de surveiller les actions du prince 
s'empressaient d'aller rendre compte à leurs 
différents maîtres de cet événement extraor- 
dinaire. 

Les remparts de la résidence d'Osaka, 
larges et hautes murailles flanquées de loin 
en loin d'un bastion demi-circulaire , for- 
ment un immense carré qui enferme, plu- 
sieurs palais et de vastes jardins. Au sud et 
à l'ouest, la forteresse s'appuie à la ville ; au 
nord, le fleuve qui traverse Osaka s'élargit et 
forme au pied du rempart un fossé colossal : 



22 l'usurpateur 

à l'orient, une rivière plus étroite le borde. 
•Sur le terre-plein des murailles, on voit uno 
rangée de cèdres centenaires , à la vorduro 
sombre , qui projettent leurs ramures plates 
et horizontales par-dessus les créneaux. A 
l'intérieur, une seconde muraille précédée 
d'un fossé enfermo les parcs et les palais 
réservés aux princes et à leur famille. En- 
tre celte muraille et les remparts sont situées 
les habitations des fonctionnaires, dos sol- 
dats. Une troisièmo muraille entoure le 
palais môme du siogoun, qui s'élève sur 
uno colline. Cet édifice se développe large- 
ment avec une simplicité architecturale 
pleine do noblesse Des tours carrées à plu- 
sieurs toitures le surpassent çà et là. Des 
escaliers de marbre bordés d'une légère ba- 
lustrade laquée et flanqués h leur base do 

-t. 

deux monstres de bronze ou de deux grands 
vases de faïence, montent vers les galeries 
extérieures; la terrasse qui précède lo palais 
est couverte de gravier et de sable blanc qui 
réverbère l'éclat du soleil,- 

t 

Au centre de l'édifice s'élève une tour 
carrée, large, très-haute et magnifiquement 
décorée. Elle supporte sept toits dont les an- 
gles se recourbent vers le ciel ; sur la plus 
haute toiture se tordent deux monstrueux 
poissons d'or qui resplendissent et sont visi- 
bles de tous les points de la ville/ 









S 



* 
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> 1 



LA BLESSURE DE NAGAT0 23 

C'est dans la partie du palais voisiné do 
cette tour que se trouve la salle des Mille- 
Nattes, lieu de réunion du conseil. 

Les seigneurs arrivent de tous côtés, ils 
gravissent les rampes do la colline et se di- 
rigent vers le portique central du palais qui 
s'ouvre sur une longue galerie conduisant 
directement à la salle des Mille-Nattes. 

Cette salle très-vaste, très-haute, est par- 
faitement vide de meubles. Des cloisons mo- 
biles glissant dans des rainures l'entrecou- 
pent et forment, lorsqu'on les fait se re- 
joindre, des compartiments de diverses di- 
mensions. Mais les cloisons sont toujours 
largement écartées de façon à produire d'heu- 
reux effets de perspective. Ces panneaux, dans 
tel compartiment, sont revêtus do laque noire 
fleurie d'or, dans tel autre de laque rouge ou 
de bois de Jeseri, dont les veines forment na- 
turellement d'agréables dessins. Ici, la cloi- 
son, peinte par un artiste illustre, a son en- 
vers tendu do satin blanc brodé do lourdes 
fleurs ; ailleurs , sur un fond d'or mat, un 
pêcher couvert de fleurs roses étend ses 
branches noueuses, ou bien, simplement, sur 
du bois sombre un semis inégal de points 
blancs, rouges, noirs, papillote aux yeux. 
Les nattes qui couvrent le plancher sont cou- 
leur de neige et frangées d'argent. 

Les seigneurs, avec leurs larges pantalons 






24 l'usurpateur 

dépassant les pieds, semblent s'avancer à 
genoux, et les étoffes froissent les nattes avec 
un bruit continu semblable au susurrement 
lointain d'une cascade. Les assistants gar- 
dent d'ailleurs un religieux silence. Des 
haltamoto$t gens d'une récente noblesse in- 
stituée par le régent, s'accroupissent dans 
les angles les plus reculés, tandis que les 
samouraïs d'ancienno noblesse, possesseurs 
de fiefs et vassaux des princes, passent près 
do ces nouveaux anoblis on leur jetant des 
regards de mépris et se rapprochent sensible- 
ment du grand store baissé voilant l'estrade 
réservée au siogoun.Lcs Seigneurs de la terre ■, 
princes souverains dans leur province, for- 
ment un grand cercle devant le trône, lais- 
sant un espace libre pour les treize membres 
du conseil. 

Les conseillers arrivent bientôt, ils se sa- 
luent les uns les autres et échangent quel- 
ques mots h voix basse, puis gagnent leur 
place. 

A gauche, présentant le profil au store 
baissé, s'alignent les conseillers supérieurs. 1 ' 
Ils sont cinq, mais quatre seulement présents. 
Le plus proche du trône est le prince de Sat- 
souma, vénérable vieillard au long visage plein 
de bonté. Près de lui s'étale la natte de l'ab- 
sent. Puis vient le prince de Satakô, qui mor- 
dille ses lèvres tout en disposant avec soin 



LA, BLESSURE DE tUGATO 25 

les plis de sa toilette. Il est jeune, brun do 
peau, ses yeux très-noirs sont d'une vivacité 
extraordinaire; près de lui s'installe le prince 
do Ouésougui, homme un peu gras et non- 
chalant. Le dernier est le prince d'Isida, petit 
do taille et laid de visage. ^ 

Les huit conseillers inférieurs^accroupis 
en face du trône sont les princes d'Arima, do 
Figo, de Vakasa, d'Aki, de Tosa, d'Issô et de 
Cou roda. 

Un mouvement se produit du côté de 
l'entrée, et tous les fronts se courbont vers 
le sol. Le régent pénètre dans la salle. 11 
s'avance rapidement, n'étant pas embarrassé 
comme les princes par les plis du pantalon 
traînant, et il va s'asseoir, les jambes croisées, 
sur une pile de nattes à droite du trône. 

Hiéyas était alors un vieillard. Sa taille 
se voûtait faiblement; il était largo des épau- 
les cependant et musculeux. Sa tête, entière- 
ment rasée, montrait à découvert un front 
vaste, bosselé d'arcades sourciliôres proé- 
minentes. Sa bouche mince, à l'expression 
cruelle et volontaire, abaissait ses coins pro- 
fondément creusés; ses pommettes étaient 
extrêmement saillantes, et ses yeux bridés, à 
fleur de tête, dardaient un regard brusque et 
sans franchise. 

Il jeta en entrant un mauvais coup d'oeil 
accompagné d'un demi-sourire vers la place 



r 






26 L'USURPATEUR 

laissée vido par le prince de Nagato. Mais 
lorsque le store se releva, le siogoun apparut 
s'appuyant d'une main sur l'épaule du jeune 
conseiller, 

Le régent fronça le sourcil. 

Tous les assistants se prosternèrent, ap- 
puyant leur front contre le sol, Lorsqu'on se 
releva, le prince de Nagato était à son rang 
comme les autres. 

Fidô-Yori s'assit et fit signe à Hiéyas qu'il 
pouvait parler. 

Alors le régent lut plusieurs rapports peu 
importants : nominations do magistrats, mou- 
vement de troupes sur la frontière, change- 
ment de résidence d'un gouverneur après 
son règne expiré. Hiéyas expliquait briève- 
ment et aveo volubilité les raisons qui l'a- 
vaient fait agir. Les conseillers parcouraient 
des yeux les manuscrits, et, n'ayant pas d'ob- 
jection à faire, acquiesçaient d'un geste. Mais 
bientôt le régent ploya tous ces papiers et les 
remit à un secrétaire placé près de lui ; puis 
il reprit la parole après avoir toussé. 

— J'ai convoqué aujourd'hui cette assem- 
blée extraordinaire, dit-il, afin de lui faire 
part des craintes que j'ai conçues pour la 
tranquillité du royaume en apprenant que 
la surveillance sévère ordonnée contre les 
bonzes d'Europe et les Japonais qui ont em- 
brassé la doctrine étrangère se relâche sin- 



LA BLESSURE DB NAGATO 27 

gulièrement, et quo ceux-ci recommencent 
leurs menées dangereuses pour la sécurité 
publique. Je viens donc demander que Von 
remette en vigueur la loi qui ordonne l'ex- 
termination de tous les chrétiens. 

Un singulier brouhaha se produisit dans 
l'assemblée, mélange d'approbation, de sur- 
prise, de cris d'horreur et de colère. 

— Veux-tu donc voir revenir les scènes 
sanglantes et hideuses dont l'épouvante est 
dans toutes les mémoires ? s'écria le prince do 
Sa ta ko avec sa vivacité accoutumée. 

— Il est étrange d'affirmer que de pauvres 
gens qui no prêchent que la vertu et la con- 
corde puissent troubler la paix d'un pays, dit 
Nagato. 

— Le daïmio parle bion, dit le prince de 
Satsouma, il est impossible que les bonzes 
d'Europe aient aucune influence sur la tran- 
quillité du royaume. Iles t donc inutile de les 
inquiéter. 

Mais Hiéyas s'adressa directement à Fidé- 
Yori. 

— Maître, dit-il, puisque l'on ne veut jjas 
partager mes inquiétudes, il faut quo je t'ap- 
prenne qu'un bruit terrible commence à cir- 
culer parmi les nobles, parmi le peuple... 

Il se tut un moment _pour donner plus de 
solennité à ses paroles, 
•s- .,. On dit que celui qui est encore sous 



28 l/tîSUI\PÀTBUR 

ma tutelle! quo le chef futur du Japon, notro 
gracieux seigneur Fidé-Yori, a embrassé la 
foi chré tienne. 

Un grand silence succéda à ces paroles. 
Les assistants échangeaient des regards qui 
disaient clairement qu'ils avaient connais- 
sance de ce bruit qui peut-être était fondé. 

Fidé-Yori prit la parole. 

— Est-ce donc sur des innocents qu'il 
faut se venger d'une calomnie répandue par 
des personnes malintentionnées ? dit -il. 
J'ordonne que les chrétiens ne soient in- 
quiétés d'aucune manière. Mon père, je io 
déplore, a cru devoir poursuivre do sa colère 
et exterminer ces malheureux; mais, je le 
jure, moi vivant, il ne sera pas versé une 
seule goutte de leur sang. 

Hiéyas fut stupéfait de l'accent résolu du 
jeune siogoun. Pour la première fois il avait 
parlé en maître et ordonné. Il s'inclina en 
signe de soumission et n'objecta rien. Fidé- 
Yori avait atteint sa majorité, et s'il n'était 
pas encore proclamé siogoun, c'était parce que 
Hiéyas no se hâtait guère de déposer les 
pouvoirs. Celui-ci ne voulut donc pas entrer 
en lutte ouverte avec son pupille; il aban- 
donna momentanément la question et passa 
à autre chose. 

— On m'annonce, dit-il, qu'un seigneur 
a été attaqué et blessé cette nuit, sur la route 



LA BLESSURE DE NAGATO 29 

de Kioto. J'ignore encore le nom do co sei- 
gneur; mais le prince do Nagato, qui était a 
Kioto cette nuit , a peut-être entendu parler 
dé cette aventure? 

— Ah! tu sais que j'étais à Kioto, mur- 
mura le prince; je comprends alors pourquoi 
il y avait des assassins sur ma route. 

— Comment Nagato pouvait-il être en 
même temps à Osaka et à Kioto? ditlo prince 
de Sataké ; il n'est bruit , ce matin, que de la 
fête sur l'eau qu'il a donnée cette nuit et qui 
s'est si joyeusement terminée par une bataille 
entre les seigneurs et les matelots des ri- 
vages. 

— J'ai même attrapé une égratignure dans 
la mêlée, dit Nagato en souriant. 

— Le prince franchit en quelques heures 
les routes que d'autres mettraient uno 
journée à parcourir, dit Hiéyas, voilà tout. 
Seulement , il ménage peu ses chevaux : 
chaque fois qu'il rentre au palais, sa monture 
s'abat et expire. 

m 

Le prince de Nagato pâlit et chercha lo 
sabre absent de sa ceinture. 

— Je ne croyais pas que ta sollicitude 
s'étendit ainsi jusqu'aux bêtes du royaume, 
dit-il. avec une ironie outrageante. Je te 
remercie au nom de mes chevaux défunts. 

Le siogoun , plein d'inquiétude , jetait des 
regards suppliants à Nagato Mais il semblait 

2. 



z^z^ ^ v ~*.~ ^ -. — 



30 tfusunpATBun 

quo ce jour-là la patience du régent fût 
à toute épreuve. Il sourit et ne répondit 
rien, 

Cependant, Fidô-Yori voyait que la colèvo 
grondait dans l'âme de son ami, et, craignant 
quelque nouvel éclat, il mit fin à la séanco 
on se retirant. 

Presque aussitôt un garde du palais vint 
prévenir le prince de Nagato que le siogoun 
le demandait. Le prince salua amicalement 
plusieurs seigneurs, s'inclina devant les 
autres et s'éloigna sans avoir tourné la têto 
du côté de Hiéyas. 

Lorsqu'il arriva dans les appartements du 
siogoun , il entendit une voix do femme, une 
voix irritée et gémissante à la fois. C'était de 
lui que l'on parlait. 

— On m'a tout rapporté, disait cette voix : 
ton refus d'accéder aux désirs du régent, que 
tu as laissé insulter sous tes yeux par le 
prince de Nagato, dont l'insolence est vrai- 
ment incomparable ; et la patience merveil- 
leuse de Hiéyas, qui n'a pas relevé l'insulte 
par égard pour toi, par pitié pour celui que 
tu crois ton ami, dans ton ignorance des 
hommes. 

Nagato reconnut que celle qui parlait était 
la mère du siogoun, la belle et impérieuse 
Yo^ogirnî. 

— Mère , dit le siogoun , occupe-toi de 



l\ BLESSURE DB NAOATO 31 

■m 

broderies et do parures ; c'est là le domaine 
des femmes. 

■ 

Nagato entra vivement pour ne pas être 
indiscret plus longtemps. 

— Mon gracieux maître m'a fait demander 1 
dit-il. 

Yodogimi se retourna et rougit un peu en 
voyant le prince qui s'inclinait profondément 
devant ello. 

— J'ai à te parler, dit le siogoun. 

— Je me retire , alors , dit Yodogimi avec 
amertume, et retourne à mes broderies. 

Elle traversa la chambre lentement , en 
faisant bruire ses longues robes soyeuses , et 
sortit en jetant à Nagato un étrange regard, 
h la fois provoquant et haineux. 

— Tu as entendu ma mère ? dit Fidé-Yori. 

— Oui, dit Nagato. 

— Tous veulent me détacher de toi , ami ; 
quel peut être leur motif? 

— Ta mère est aveuglée par quelque 
calomnie , dit le prince ; les autres voient en 
moi un ennemi clairvoyant qui sait déjouer 
les trames ourdies contre toi. 

— Je voulais justement te parler d'un 
complot. 

— Contre ta vie l 

— . C'est cela môme. Il m'a été révélé d'une 
façon singulière, et j'ai peine à y croire. 
Cependant je ne puis me défendre d'une 






/ 



/ 



32 L'USURPATEUR 

certaine inquiétude. Â la fête du Génie de la 
mer, domain, un pont doit s'effondrer sous 
mes pas. 

— Quelle horreur I s'écria Nagato; Ne va 
pas à cette fête, au moins. 

— Si je m'abstiens d'y aller, dit Fidé- 
Yori, j'ignorerai toujours la vérité , car le 
complot n'éclatera pas. Mais si jo vais à 
la fête, continua-t-ii en souriant, dans le 
cas où la conspiration existerait vraiment, 
la vérité serait un peu rude à constater. 

— Certes, dit Nagalo; il faut cependant 
sortir du doute, il faut trouver un moyen, 
L'itinéraire que tu dois suivre est-il fixé ? 

— Hiéyas me l'a fait remettre. ^ 
Fidé-Yori prit un rouleau de papier sur 

une étagère. Ils lurent: « Quai du Yodo- 
Gava, place du Marché-aux-Poissons , route 
des Sycomores, plage de la Mer. Retour par 
la colline des Bambous , le pont de l'Hiron- 
delle... » 

— Les misérables ! s'écria Ivakoura , c'est 
le pont suspendu au-dessus de la vallée ! v 

— L'endroit serait bien choisi, en effet, dit 
le siogoun. 

— Il est certain qu'il s'agit do ce pont ; 
ceux qui franchissent les innombrables ca- 
naux de la ville ne t'exposeraient pas à la 
mort en s'écroulant sous tes pieds, mais tout 
au plus à un bain désagréable. 



\ 
\ 



LA BLESSURE DE NAGATO 33 

— C'est vrai, dit Fidé-Yori, et du pont do 
l'Hirondelle, on serait précipité sur des ro- 
chers. 

— As-tu pleine confiance dans mon amitiô 
pour toi ? dit le prince do Nagato après avoir 
songé un instant, 

— En doutes-tu, Ivakoura ? dit le siogoun# 

— Eh bien, ne crains rien, feins de tout 
ignorer, laisse-toi conduire et marche droit 
au pont. J'ai trouvé le moyen do to sauvor 
tout en découvrant la vérité. 

— Je me fie à toi, ami, en toute sécurité. 

— Alors, laisse-moi partir, le temps me 
presse pour exécuter mon projet. 

**■ .— Va, prince, je te confie ma vie sans 

trembler, dit le siogoun. 

Nagato s'éloigna rapidement après avoir 
salué le roi, qui répondit par un geste 
amical. 






III 



«_t 



LA FÊTE DU GÉNIE DE LA MER 



i 



Lo lendemain, dès l'aube, les rues d'Osaka 
furent pleines do mouvement et de joie. On 
so préparait pour la féto tout en se réjouis- 
sant à l'avance du plaisir prochain. Les mai- 
sons commerçantes, celles des artisans et des 
gens du peuple, largement ouvertes sur la ^ 

rue, laissaient voir leur intérieur simple, 
meublé seulement par quelques paravents 
aux belles couleurs. 

On entendait des voix, des rires, et par 
moment un onfant mutin s'échappait des 
bras de sa mère occupée à le parer de ses 
plus beaux vêtements, et venait gambader et 
trépigner de joie sur les marches de bois 
descendant de la maison vers la chaussée. 
C'était alors avec des cris d'une feinte colèro 
qu'il était rappelé de l'intérieur, la voix du 
père se faisait entendre et l'enfant allait se 
remettre aux mains maternelles, tout frémis- * 
sànt d'impatience. 

Quelquefois l'un d'eux criait ; 






LA FÊTE DU GÉNIE DB LA MER 35 

i 

— Mère ! mère ! voici le cortège ! 

— Tu te moques, disait la mère, les prêtres 
n'ont pas seulement terminé leur toilette. 

Mais néanmoins elle s'avançait vers la fa- 
çade et, penchée par-dessus la légère balus- 
trade, regardait dans la rue. 

Des courriers nus, moins un morceau d'é- 
toffe nouée autour de leurs reins, passent à 
toutes jambes, ayant sur l'épaule une tige do 
bambou, qui ploie à son extrémité sous le 
poids d'un paquet de lettres. Ils se dirigent 
vers la résidence du siogoun. 

Devant les boutiques des barbiers la foule 
s'amasse, les garçons ne peuvent suffire à 
raser tous les mentons, à coiffer toutes les 
têtes qui se présentent. Ceux qui attendent 
leur tour causent gaiement devant la porté. 
Quelques-uns sont déjà revêtus de leurs ha- 
bits de fête, aux couleurs vives, couverts de 
broderies. D'autres, plus soigneux, nus jus- 
qu'à la ceinture, préfèrent terminer leur 
toilette après leur coiffure achevée. Des 
marchands de légumes, de poissons , circu- 
lent, vantant à hauts cris leurs marchan- 
dises qu'ils portent dans deux baquets sus- 
pendus à une traverse de bois posée sur leur 
épaule. 

De toutes parts on orne les maisons de 
banderoles, d'étoffes brodées, couvertes 
d'inscriptions chinoises en or sur des fonds 






36 l'usurpateur 

noirs ou pourpres, on accroche des lanternes, 
des branches fleuries. 

A mesure que la matiuée s'avance, les rues 
s'emplissent de plus en plus de gai tumulte; 
les porteurs de norimonos, vêtus de légères 
tuniques serrées à la taille, coiffés de larges 
chapeaux pareils à des boucliers, crient pour 
so faire faire place. Des samouraïs passent a 
cheval, précédés d'un coureur qui, tête baissée, 
les bras en avant, fend la foule. Des groupes 
s'arrêtent pour causer," abrités sous de vastes 
parasols., et forment des flots immobiles au 
milieu de la houle tumultueuse des prome- 
neurs. Un médecin se hâte en s'éventant 
avec gravité, suivi de ses deux aides qu* por- 
tent la caisse des médicaments. 

— Illustre maître, n'irez-vous donc pas à 
la fête ? lui criert-on au passage. 

— Les malades ne prennent point garde 
aux fêtes, dit-il avec un soupir, et comme il 
n'y en a pas pour eux, il n'y en a pas pour 
nous. 

Sur les rives de Yodogava, l'auimatibn est 
plus grande encore ; le fleuve disparaît litté- 
ralement sous des milliers d'embarcations; 
les mâts dressés, les voiles encore ployées, 
mais prêtes à s'ouvrir comme des ailes; las 
tentes des cabines recouvertes d'étoffes de 
soie et de satin ; les proues ornées de ban- 
nières dont les franges d'or trempent dans 



LA FÊTE DU GÉNIE DE LA MBR 37 

l'eau, resplendissent au soleil et tachent 
l'azur du fleuve de frissons multicolores. 

Des bandes de jeunes femmes aux toilettes 
brillantes, descendent les blanches marches 
des berges taillées en larges gradins. Elles se 
dirigent vers d'élégants bateaux en bois de 
camphrier, rehaussés de sculptures et d'orne- 
ments de cuivre, et elles les remplissent de 
fleursquijettentde chauds parfums dans l'air. 

Du haut du Kiobassi, ce beau pont qui res- 
semble h un arc tendu, on déploie des pièces 
de gaze, de crêpe ou de soie légère, des cou- 
leurs les plus fraîches et couvertes d'inscrip- 
tions. Une faible brise agite mollement ces 
belles étoffes que les bateaux qui vont et 
viennent écartent en passant. On voit res- 
plendir au loin la haute tour de la résidence 
et les deux monstrueux poissons d'or qui 
ornent son faîte. A l'entrée de la ville, à 
droite et à gauche du fleuve, les deux su- 
perbes bastions qui regardent vers la mer 
ont arboré sur chaque tour, à chaque angle 
des murailles, l'étendard national blanc avec 
un disque rouge, emblème du soleil lorsqu'il 
s'élève dans les vapeurs matinales. Quelques 
pagodes au-dessus des arbres dressent sur le 
ciel radieux la superposition do leurs toitures 
relevées des bords à la mode chinoise. 

C'est la pagode de Yébis, le génie de la 
mer, qui attire spécialement l'attention ce 

3 



38 l'usurpateur 

jour-là, non que ses tours soient, plus hautes 
et ses portes sacrées plus nombreuses que 
celles des temples voisins, mais de ses jar- 
dins doit partir lo cortège religieux si impa- 
tiemment attendu par la foule. 

Enfin, dans le lointain, le tambour ré- 
sonne. On prête l'oreillo au rhythme sacré 
bien connu de tous : quelques coups violents, 
espacés, puis un roulement précipité, s'adou- 
cissant et se perdant, puis de nouveau des. 
coups brusques. 

Une immense clameur de joie s'élève de la 
foule, qui se range aussitôt le long des mai- 
sons de chaque côté des rues que doit par- 
courir le cortège. 

Les KashiraSy gardiens des quartiers, ten- 
dent rapidement des cordes qu'ils fixent à 
des pieux, afin d'empêcher la multitude de 
déborder sur la voie centrale. La proces- 
sion s'est mise en marche, en effet, elle a fran- 
chi le.Toriè) portique sacré qui s'élève devant 
la pagode de Yébis, et bientôt elle défile de- 
vant la foule. impatiente. 

, Seize archers s'avancent d'abord, l'un der- 
rière l'autre, sur deux rangs très-espaces. Ils 
ont revêtu l'armure en lamelle de corne noire 
.jointe par des points de laine rouge. Deux 
sabres sont passés à leur ceinture ; les flèches 
. empennées dépassent leurs épaules et ils tien- 
nent à la main un grand arc de laque noire 



LA FÊTE DU GÉNIE DE LA MER 30 

et dorée. Derrière eux vient une troupe do 
serviteurs portant des houppes de soie au bout 
de longues hampes. Puis apparaissent les mu- 
siciens tartares qui s'annoncent par un ré- 
jouissant tapage. Les vibrations métalliques 
du gong résonnent d'instant en instant, les 
tambours battus à outrance, les cymbales qui 
frissonnent, les conques marines rendant des 
sonorités graves, les notes suraiguës des 
flûtes et l'éclat des trompettes déchirant l'air, 
forment une telle intensité de bruit que les 
spectateurs les plus proches clignent des yeux 
et sont comme aveuglés. 

Après les musiciens apparaît, portée sur 
une haute estrade, une langouste gigantes- 
que, chevauchée par un bonze. Des étendards 
de toutes couleurs, longs et étroits, portant les 
armoiries do la ville, sont tenus par déjeunes 
garçons et oscillent autour de l'énorme crus- 
tacé. Puis viennent cinquante lanciers, coif- 
fés du chapeau rond laqué, appuyant sur leur 
épaule, leur lance ornée d'un gland rouge. 
Deux serviteurs conduisent ensuite un che- 
val superbement caparaçonné, dont la cri- 
nière, dressée au-dessus du col, e3t tressée et 
disposée comme une riche passementerie. Des 
porteurs de bannières s'avancent après ce 
cheval ; les bannières sont bleues et couver- 
tes de caractères d'or. Puis s'avancent deux 
grands tigres de Corée, la gueule ouverte, les 



40 ' L'USURPATEUR 

yeux sanglants. Parmi la foule quelques en- 
fants poussent des cris d'effroi ; mais les ti- 
gres sont en carton, et des hommes, cachés 
dans chacune de leurs pattes, les font se 
mouvoir. Un tambour géant, de forme cy- 
lindrique, vient ensuite porté par deux bon- 
zes ; un troisième marche à côté et frappe fré- 
quemment le tambour de son poing fermé. 

Enfin voici sept jeunes femmes splendide- 
ment parées, qu'un brouhaha joyeux ac- 
cueille. Ce sont les courtisanes les plus belles 
et les plus illustres de la ville. Elles s'avan- 
cent l'une après* l'autre, majestueusement, 
pleines d'orgueil, accompagnées d'une ser- 
vante et suivies d'un serviteur qui soutient 
au-dessus d'elles' un large parasol de soie. Le 
peuple, qui les connaît bien, les désigne au 
passage par leur nom ou leur surnom. 

— Voici la femme aux sarcelles d'argent ! 

Deux de ces oiseaux sont brodés sur l'am- 
ple manteau à larges manches qu'elle porte 
par dessus ses nombreuses robes dont les 
collets sont croisés l'un au-dessous de l'autre 
sur sa poitrine; le manteau est de satin vert, 
la broderie de soie blanche, mêlée d'argent*, 
la coiffure de la belle est traversée d'épingles 
énormes en écaille de tortue, qui lui font un 
demi-cercle de rayons autour du visage. 

— Celle-ci» c'est la femme aux algues ma- 
rines ( 



LA FÊTE DU GÉNIE DE LA MER 41 

Ces belles herbes, dont les racines de soie 
s'enfoncent dans les broderies du manteau, 
flottent hors de l'étoffe et voltigent au vent. 

Puis viennent : la belle au dauphin d'or, la 
belle aux fleurs d'amandier, la belle au cy- 
gne, au paon, au singe bleu. Toutes posent 
leurs pieds nus sur do hautes planchettes 
en bois d'ébène qui exhaussent leur taille; 
elles ont la tête hérissée d'épingles blondes et 
leur visage, habilement fardé, apparaît jeune 
et charmant sous la douce pénombre du 
parasol. 

Derrière les courtisanes s'avancent des 
hommes qui portent des branches de saule ; 
puis toute une armée de prêtres, transpor- 
tant, sur des brancards ou sous de jolis pa- 
villons aux toitures dorées, les accessoires, 
les ornements et le mobilier du temple, que 
l'on purifie pendant la promenade du cortège» 

Enfin apparaît la châsse de Yébis, le dieu 
de la mer, le pêcheur infatigable qui passe 
des journées entières, enveloppé d'un filet, 
une ligne à la main, debout sur une roche 
émergeant à demi de l'eau. Elle est portée par 
cinquante bonzes nus jusqu'à la ceinture et 
ressemble à une maisonnette carrée. Sa toi- 
ture, à quatre pans coupés, est revêtue d'ar- 
gent et d'azur^ bordée d'une frange de perles 
et surmontée d'un grand oiseau aux ailes 
ouvertes* 



w 

42 l'usurpateur 

Lo dieu Yébis est invisible à l'intérieur do 
la châsse hermétiquement close. 

Sur un brancard est porté le magnifique 
poisson consacré h Yébis, Vakamè, ou la 
femme rouge, le préféré d'ailleurs do tous 
ceux qui aiment la bonne chère. Trente ca- 

* 

valiers armés do piques terminent le cortège. 

La procession traverse la ville , suivie de 
toute la foule qui s'ébranle derrière elle ; elle 
gagne les faubourgs et, après une assez longue 
marche , débouche sur lo rivage de là mer. 

En même temps qu'elle, des milliers d'em- 
barcations arrivent à l'embouchure du Yedo- 
gava , qui les pousse doucement vers la mer. 
Les voiles s'ouvrent, les rames mordent l'eau, 
les banderoles flottent au vent, tandis que le 
soleil jette des milliers d'étincelles sur l'azur 
des vagues remuées. 

Fidé-Yori arrive aussi sur la plage par lo 
chemin qui longe lo fleuve; il arrête son 
cheval et se tient immobile au milieu do sa 
suite, assez peu nombreuse d'ailleurs, lo 
régent n'ayant pas voulu écraser par lo luxe 
royal lo cortège religieux. 

lliéyas , lui , s'est fait porter en norimono 
comme la more, comme l'épouse du siogoun. 
Il se dit malade. 

Cinquante soldats , quelques porteurs d'é- 
tendards et deux coureurs forment touto 
l'escorte. 



LA FÊTE DU GÉNIE DE LA MER 43 

L'arrivée du jeune prince divise l'attention 
de la foule , et la procession de Yébis n'est 
plus seule à attirer les regards. La coiffure 
royale, une sorte de toque d'or de forme 
oblongue, posée sur la této do Fidé-Yori, le 
fait reconnaître de loin. 

Bientôt le cortège religieux vient défiler 
lentement devant le siogoun. Puis les prêtres 
qui portent la châsse quittent la file et s'ap- 
prochent tout près de la mer. 

Alors les pêcheurs , les bateliers du rivage 
accourent soudain avec des cris, des sauts, 
des gambades , et se jettent sur ceux qui 
portent Yiébis. Ils simulent une bataille en 
poussaut des clameurs de plus en plus aiguës. 
Les prêtres feignent de se défendre, mais 
bientôt la châsse passe de leurs épaules sur 
celles des robustes matelots.. Ceux-ci, alors, 
avec des hurlements de joie , entrent dans la 
mer et promènent longtemps au-dessus des 
flots limpides leur dieu bien-aimô, tandis que 
des orchestres , portés par les jonques qui 
sillonnent la mer, font éclater leurs mélodies 
joyeuses. Enfin les matelots reviennent à 
terre, au milieu des acclamations do la foule 
qui se dissipe bientôt pour retourner en touto 
hâte à la ville , où bien d'autres divertisse- 
ments s'offrent encore à elle : spectacles en 
plein air, ventes de toutes sortes, représenta- 
tions théâtrales, banquets et libations de sakéi 



44 „■ • l'usurpateur 

Fidé-Yori quitte la plage à son tour, pré- 
cédé par les deux coureurs et suivi de son 
cortège. On s'engage dans une petite vallée 
fraîche et charmante, et l'on prend un chemin 
qui, par une pente très-douce, conduit au 
sommet de la colline. Ce chemin est complè- 
tement désert. D'ailleurs, depuis la veille, on 
en a interdit l'accès au peuple. 

Fidé-Yori songe au complot , au pont qui 
doit s'écrouler et le précipiter dans un abîme. 
11 y a pensé toute la nuit avec angoisse ; mais, 
sous ce soleil si franchement lumineux , au 
milieu de cette nature paisible, il ne peut plus 
croire à la méchanceté humaine. Cependant, 
le chemin choisi pour revenir au palais est 
singulier. « On prendra cette route afln 
d'éviter la fôule, » a dit Hiéyas ; mais il n'y 
avait qu'à interdire une autre voie au peuple, 
et le roi eût pu" rentrer au château sans faire 
ce bizarre détour. 

Fidé-Yori cherche des yeux Nagato. Il no 
peut le découvrir. Depuis le matin, il l'a fait 
demander vingt fois. Le prince est introuvable. 

Une angoisse douloureuse envahit le jeune 
siogoun* Il se demande tout à coup pourquoi 
son cortège e3t si restreint, pourquoi il n'est 
précédé que de deux coureurs ; il regarde 
derrière lui, et il lui semble que les porteurs 
de norimonos ralentissent le pas. 

On atteint le faîte do la colline, et bientôt 



LA FÊTE DU GÉNIE DE LA, MEI\ 45 

le pont do l'Hirondelle apparaît au bout du 
chemin. En l'apercevant, Fidé-Yori, par un 
mouvement involontaire, retient son cheval ; 
un battement précipité agite son cœur. Go 
pont frêlo est audacieusement jeté d'une 
colline à l'autre sur le val très-profond. La 
rivière, rapide comme un torrent, bondit sur 
des roches avec un bruit sourd et continu. 
Cependant le pont semble comme de coutume 
s'appuyer fermement sur les roches plates 
qui se projettent au-dessous de lui. 

Les coureurs avancent d'un pas ferme. Si 
le complot existe, ceux-là no le connaissent 
point. Le jeune roi n'ose pas s'arrêter-, il 
croit entendre encore les paroles de Nagato : 
« Marche sans crainte vers le pont. » 
Mais la voix suppliante d'Omiti vibre aussi 
à son oreille, il se souvient du serment qu'il 
a prononcé. Le silence de Nagato surtout l'é- 
pouvante. Que de choses ont pu entraver le 
projet du prince ! Entouré d'espions habiles 
qui surveillent ses moindres actions, il a 
peut-être été enlevé et mis dans l'impossibilité 
de correspondre avec le roi. Toutes ces pen- 
sées emplissent tumultueusement l'esprit do 
Fidé-Yori, la dernière supposition ïo fait 
pâlir; puis par une de ces bizarreries delà 
pensée fréquentesdansles situations extrêmes, 
il se souvient subitement d'une chanson qu'il 
chantait lorsqu'il était enfant pour se fami- 

3. 



46 l'usurpateur 

V 

liarisor avec lés sons principaux de la langue 
japonaise. Machinalement il la récite : 

— « La couleur, le parfum s'évanouissent. 
— - Qu'y a-t il dans ce monde de permanent? 
Le jour passé a sombré dans les abîmes du 
néant. G'était comme le reflet d'un rôve. — =• 
Son absence n'a pas causé le plus léger trou- 
ble. » 

— Voilà ce que j'apprenais étant enfant, 
se dit le roi, et aujourd'hui je recule et j'hé- 
site devant la possibilité de mourir. 

Honteux do sa faiblesse, il rendit les rênes 
h son cheval. 

Mais alors un grand bruit se fit entendre 
de l'autre côté du pont et, tournant brus- 
quement l'angle du chemin, des chevaux 
emportés, la crinière éparse, les yeux san- 
glants, apparurent, traînant après eux un 
chariot chargé de troncs d'arbres, ils se pré- 
cipitèrent vers le pont, et leurs sabots fu- 
rieux sonnèrent avec un redoublement de 
bruit sur le plancher de bois. 

À la vue do ces chevaux venant vers elle, 
toute la suite do Fidé-Yori poussa des cris 
d'épouvante, les porteurs abandonnèrent les 
noriinonos, les femmes en sortirent terrifiées 
et, réunissant leur ample robe, s'enfuirent 
en toute hâte. Les coureurs, qui déjà posaient 
le pied sur le pont, firent volte-faco et Fidé- 
Yoji, instinctivement, se rejeta de coté. 



LA FÉTB DU GÉNIE DE LÀ MER 47 

Mais tout à coup, comme une corde trop 
tendue qui se rompt, le pont éclata avec 
un grand fracas ; il ploya d'abord par le mi- 
lieu, puis releva brusquement ses deux tron- 
çons en envoyant de toutes parts une pluie 
de débris. L'attelage et le char s'abîmèrent 
dans la rivière dont l'eau rejaillit en écume 
jusqu'au faite de la colline. Pendant quel- 
ques instants, un cheval resta suspendu par 
ses harnais, se débattant au-dessus du gouf- 
fre; mais les liens se rompirent et il tomba. 
La rivière tumultueuse commença à pousser 
vers la mer les chevaux, les troncs d'arbres 
flottants et les débris du pont. 

— Omitil s'écria le roi, immobile 
d'effroi, tu ne m'avais pas trompé! Voici donc 
le sort qui m'était réservé. Sans ton dévoue- 
ment, douce Jeune fille, mon corps brisé 
serait roulé à cette heure de rocher en 
rocher. 

— Eh bien! maître, tu sais ce que tu vou- 
lais savoir. Que penses-tu do mon attelage? 
s'écria tout à coup une voix près du roi. 

Celui-ci se retourna, il était seul, tous ses 
serviteurs l'avaient abandonné ; mais il vit 
une tête surgir de la vallée, il reconnut Na- 
gato qui gravissait rapidement l'âpre côto, et 
fut bientôt près du roi. 

— Ah ! mon ami I mon frère ! dit Fidé- 
Yori, qui no put retenir ses larmes. Gomment 



% 



48 l'usurpateur 

p.i-jo pu inspirer tant de haine? Quel est le 
malheureux que ma vie oppresse et qui veut 
me chasser du monde ? 

— Tu désires savoir quel est cet infâme, 
tu veux le nom du coupable? dit Nagato les 
sourcils froncés. 

— Le sais-tu, ami? dis-le moi. 

— Hiéyas ! dit Nagato. 



IV 



s 



LA SŒUR DU SOLEIL 



C'est l'heure la plus chaude de la journée. 
Toutes les salles du palais de Kioto sont 
plongées dans une fraîche obscurité, grâce 
aux stores baissés et aux paravents déployés 
devant les fenêtres. 

Kioto, c'est la capitale, la ville sacrée, rési- 
dence d'un dieu exilé sur la terre, le descen- 
dant direct des célestes fondateurs du Japon, 
le souverain absolu, le pontife de toutes les 
religions pratiquées dans le royaume du so- 
leil levant, le mikado enfin. Le siogoun n'est 
que le premier parmi les sujets du mikado; 
mais ce dernier, écrasé par sa propre majesté, 
aveuglé par sa splendeur surhumaine, laisse 
le soin des affaires terrestres au siogoun , qui 
règne à sa place, tandis qu'il s'absorbe soli- 
tairement dans le sentiment de sa propre su- 
blimité. 

Au milieu des parcs du palais, dans un 
des pavillons destinés aux seigneurs de la 
cour; une femme est étendue sur le plancher 



50 l'usurpateur 

recouvert do fines naltes; elle se soulèvo 
sur un coudo et plonge ses doigts menus 
dans les flots noirs de sa choveluro. Non loin 
d'elle, une suivante accroupie h teiTO joue 
avec un joli chien d'uno race précieuse, qui 
ressemble à deux houppes emmêlée? do soie 
noires et Manches. Un gotto, instrument de 
musique à treize cordes, uneécritoire, un rou- 
leau de papier, un éventail et un coffret plein 
de sucreries sont épars sur le sol, qu'aucun 
meuble no masque. Les murs sont revêtus de 
bois decèdre, découpé à jour ou couvert de 
peintures brillantes rehaussées d'or et d'ar- 
gent ; des panneaux à demi tirés forment des 
ouvertures par lesquelles on voit d'autres 
salles et plus loin d'autres encore. 

— Maîtresse, tu es triste, dit la suivante. 
Veux- tu que je fasse vibrer les cordes du 

gotto et que je te chante une chanson pour te < 

désennuyer? ' 

La maîtresse secoua la tête. 

— Quoi! reprit la suivante', Fatkourâ 
n'aime plus la musique? A-t-elle donc oublié 
qu'elle lui doit de voir la lumière du jour v ? 
Puisque, lorsque la déesse Soleil, courroucée 
contre les dieux, se retira dans une caverne, 
c'est en lui faisant entendre pour la première 
fois la divine musique qu'on la ramena dans 
le ciel I 

Fa tkoura poussa un soupir et neréponditrien. 



? 



LA SOEÛIÏ DÛ SOLEIL 51 

— Veux-tu que je te broie de l'encre ? Voici 
longtemps que ton papier demeure aussi in- 
tact que la noigé du mont Fousi. Si tu as une 
peino, jette-la dans le moule des vers, ot tu 
en seras délivrée 

— Non, Tika, on ne se délivre pas do l'a- 
mour, c'est un mai très-ardent qui vous mord 
jour et nuit et no s'endort jamais. 

— L'amour malheureux peut-être, mais lu 
es aimée, maîtresse ! dit Tika en se rappro- 
chant. 

— Je ne sais quel serpent caché au fond 
de mon cœur me dit que je ne lo suis pas. 

— Comment ! dit Tika surprise, n'a-t-Il 
pas, par mille folies, dévoilé sa passion pro- 
fonde; n'est-11 pas venu encore ces jours der- 
niers, au risque de sa vie, car la colère de fa 
Kisaki pouvait lui être funeste, pour t' aper- 
cevoir un instant. 

— Oui, et il s'est enfui sans avoir échangé 
un mot avec moi, Tika ! ajouta Fatkoura en 
saisissant nerveusement les poignets de la 
jeune fille. Il ne in' a même pas regardée. . 

- — C'est impossible! dit Tika, no t'a-t-il 
pas dit qu'il t'aimait? 

— lime Ta dit, et je l'ai cru, tant je dési- 
rais le croire; mais, maintenant, je ne le crois 
plus. 

— Pourquoi? 

— Parce que s'il m'aimait, il m'eût épou- 



>, 



52 l'usurpateur 

sée depuis longtemps, et emmenée dans ses 
Etats. 

— Mais l'affection qu'il porte à son maîtro 
lo retient h la cour d'Osakaî 

— C'est ce qu'il dit ; mais est-ce ainsi que 
parlo l'amour? Que no sacriflerai-je pas pour 
lui!... hélas! J'ai soif de sa présence! son vi- 
sage si hautain, si doux pourtant, il passo 
devant mes yeux, je voudrai s le fixer, mais il 
s.'échappe. Ah ! quelques mois heureux passés 
près de lui, je me tuerais ensuite, m'endor- 
mant dans mon amour, et le bonheur passé 
me serait un doux linceul. 

Fatkoura éclata en sanglots et jeta son visage 
dans ses mains. Tika s'efforça de la consoler; 
elle l'entoura de ses bras et lui dit mille 
douces paroles, mais ne put réussir à l'apaiser. 

Tout à coup, un bruit se fit entendre au 
fond de l'appartement. Le petit chien se mit 
à japper dans un ton suraigu. 

Tika se releva vivement et bondit hors do 
la salle, afin d'empêcher tout serviteur d'y 
pénétrer et d'apercevoir l'émotion de sa maî- 
tresse; elle revint bientôt toute joyeuse. 

— C'est lui ! c'est lui ! s'écria-t-elle; il est 
là, il veut te voir. 

— Ne dis pas de folies, Tika, dit Fatkoura 
en se dressant sur ses pieds. 

— Voici son billet de visite, dit la jeune 
fille. 



>■ 
/ 



LA SOf.UR DU SOLEIL 53 

Et elle tendit un papier à Fatkoura, qui 
lut d'un seul coup d'œil : «Ivakoura Tc- 
roumoto Mori, prince do Nagato, sollicite 
l'honneur d'être admis en ta présence. » 

— Mon miroir ! s'écria-t-elle tout affolée. 
Je suis horrible ainsi, les yeux gonflés, les 
cheveux en désordre, vêtue d'une robe sans 
broderie. Hélas ! au lieu do gémir, j'aurais 
dû prévoir sa venue et m'occuper de ma toi- 
lette depuis l'aurore ! 

Tika avait apporté le miroir de métal poli, 
rond comme la pleine lune, et le coffret des 
fards et des parfums. 

Fatkoura prit un pinceau et allongea ses 
yeux, mais sa main tremblait, elle appuya 
trop, puis, voulant réparer le mal, elle ne 
réussit qu'à se barbouiller tout une joue do 
noir. Elle crispa alors ses poings de rage et 
grinça des dents. Tika vint à son secours et 
enleva les traces de sa maladresse; elle lui 
posa sur la lèvre inférieure un peu do fard 
vert qui devint rose au contact de la peau. 
Pour remplacer les sourcils soigneusement 
arrachés, elle lui fit très-haut sur le front 
deux larges taches noires, destinées à faire 
paraître l'ovale du visage plus allongé, elle 
étala sur ses pommettes un peu de poudre 
rose, puis enleva lestement tout l'appareil de 
toilette et jeta sur les épaules de sa maîtresse 
un kirimon magnifique. 



> 



54 l'usurpateur 

Puis elle sortit en courant do la salle, 
Fatkoura, touto frémissante, demeura do- 
bout près du gotto jeté h terre, retenant d'une 
main son manteau lourd d'ornements et fixant 
avec ardeur son regard vors l'entréo do la 
chambre. 

Enfin, Nagato parut. Il s'avança posant 
une main sur la poignée d'or d'un do ses 
deux sabres, et s'inclinant avec une grâce 
pleine do noblesse : 

— Pardonne-moi, dit-il, belle Fatkoura, 
d'arriver ici comme un orage qui survient au 
ciel sans s'être annoncé par quelques nuages 
précurseurs. 

— Tu es pour moi comme le soleil lors- 
qu'il se lève sur la mer, dit Fatkoura, et 
tu es toujours attendu. Tiens,. ici même, 
j'étais occupée à pleurer à cause de toi. Vois, 
mes yeux sont rouges encore. 

— Tes yeux sont comme l'étoile du soir et 
comme l'étoile du matin, dit le prince. Mais 
pourquoi noient-ils leurs rayons daris les 
larmes? Taurais-je causé quelque sujet de 
peine ? 

— Tu es là", et j'ai oublié la cause de mon 
chagrin, dit Fatkoura en souriant; peut-être 
pleurai s-je parce que tu étais loin de moi. 

— Que 1 ne puis-je être toujours ici, s'écria 
Nagato avec un tel accent de vérité que la 
jeune femme sentit s'évanouir ses craintes', 



LA SOEim DU SOLEIL 55 

et qu'un éclair de bonheur illumina son vi- 
sage. 

Peut-être, cependant, s'était-ello mépriso 
sur le sens des paroles du princo. 

— Viens près de inoi, dit-elle, repose-toi 
sur ces nattes, Tika nous servira du thé et 
dés friandises. 

— Ne pourrais-jo d'abord fairo parvenir a 
la Kisaki une supplique secrète do la plus 
haute importance? dit Nagato. J'ai saisi le 
prétexte de cette missive précieuse à appor- 
ter, pour m'éloigner d'Osaka, ajouta-t-iï en 
voyant une ombre sur le front de Fatkoura. 

— La souveraine me tient rigueur depuis 
ta dernière apparition; je n'oserais approcher 
d'elle ni envoyer vers son palais aucun de 
mes serviteurs. 

. — Il faut cependant que cet écrit soit en 
ses mains dans le plus court délai possible, 
dit Nagato avec un imperceptible froncement 
de sourcil. 

— Que faire ? dit Fatkoura à qui n'avait 
pas échappé ce léger signe de mécontente- 
ment. Veux-tu me suivre' chez une de mes 
illustres amies, la noble Iza-Farou-No-Kami ? 
Elle est en faveur en ce moment, peut-être 
pourra-t-elle nous servir. 

— Allons vers elle sans plus tarder, dit le 
prince. 

— Allons', dit Fatkoura avec' ira* tôupf r*. 



>> 



56 L'USURPATEUR 

La jeuno femme appela Tika qui se tenait 
dans la salle voisine et elle lui Ht signe do 
tirer un panneau qui s'ouvrait sur une gale- 
rie longeant extérieurement le pavillon. 

— Tu sors, maîtresse? dit Tika, faut-il 
prévenir ta suite ? 

— Nous sortons incognito, Tika, pour 
nous promener dans le verger; en réalité, 
ajouta-t-elle un doigt sur les lèvres, nous 
nous rendons chez la noble Iza-Farou. 

La suivante inclina la tête en signe d'intel- 
ligence. 

Fatkoura mit bravement le pied sur la ga- 
lerie, mais elle se recula vivement avec un 
cri. 

— C'est une fournaise! s'écria-t-elle. 
Nagato ramassa l'éventail laissé à terre. 

— Courage, dit-il, je rafraîchirai l'air près 
de ton visage. 

Tika prit un parasol qu'elle ouvrit au- 
dessus du front de sa maîtresse et Nagato 
agita le large éventail. Ils se mirent en route 
abrités d'abord par l'avancement de la toi- 
ture. Fatkoura marchait la première; elle 
touchait de temps en temps du bout des doigts 
la balustrade de cèdre découpée à jour et 
poussait un petit cri à son contact brûlant. 
Le joli chien aux poils soyeux, qui s'était 
cru obligé de se joindre aux promeneurs, 
suivait à distance, en grommelant, sans doute 



LA SOEUR DU SOLEIL 57 

des observations sur l'insanité d'une prome- 
nade à pareille heure. 

Ils tournèrent l'angle de la maison et se 
trouvèrent du côté de la façade, sur le palier 
d'un large escalier descendant vers le jardin, 
entre deux rampes ornées de boules de cui- 
vre ; une troisième rampe, placée au centre 
de l'escalier, le séparait en deux. 

Malgré l'insupportable chaleur et la grande 
lumière dont la réverbération sur le sol les 
aveuglait, Fatkoura et le princo de Nagato 
feignirent de se promener sans autre but que 
celui de cueillir quelques fleurs et d'admirer 
les charmants points de vue qui se décou- 
vraient à chaque pas. Bien que les jardins 
parussent déserts, ils savaient que l'œil de 
l'espion ne se ferme jamais. Ils s'étaient liâ- 
tes de gagner une allée ombreuse et ils attei- 
gnirent bientôt un groupe de somptueux pa- 
villons disséminés parmi les arbres et reliés 
les uns aux autres par des galeries couvertes. 

— C'est ici, dit Fatkoura qui, loin de re- 
garder du côté des habitations qu'elle dési- 
gnait, s'était penchée vers un petit étang 
plein d'une eau si pure qu'elle était presque 
invisible. 

— Regarde ce joli poisson, dit-elle en éle- 
vant la voix à dessein, il semble qu'on l'a 
taillé dans un morceau d'ambre. Et celui-là 
qui ressemble à un rubis poudré d'or ; on di- 



58 i/usuapATEua 

rait qu'il est suspendu on l'air tant l'eau est 
transparente. Vois, ses nageoires sont comme 
de la gaze noire et ses yeux comme des boules 
de feu. Décidément, dans tout lo palais, c'est 
IzaFarou qui possède les plus beaux poissons. 

— Comment! Fatkoura! s'écria une voix 
de femme de l'intérieur d'un pavillon, tu es 
dehors à une pareille heure ? Est-ce donc par- 
ce que tu es veuve que tu prends si peu do 
soin de ton teint et que tu vas le laisser dé- 
vorer par le soleil? 

Un çtore se releva à demi et Iza-Farou 
avança au dehors sa jolie tête toute hérissée 
d'épingles blondes. 

^- Ah! dit-elle, le seigneur de Nagato! 
Vous ne passerez pas devant ma demeure 
sans me faire l'honneur d'y entrer, ajouta-t- 
elle. 

— Nous entrerons avec plaisir, en renier- 
ciant le hasard qui .nous a conduits de ce 
côté, dit Fatkoura. 

Ils gravirent l'escalier du pavillon et s'a- 
vancèrent au milieu des fleurs qui emplis- 
saient la galerie. 

Iza-Farou vint au-devant d'eux. 

— Qu'as-tu à me dire? dit-elle à demi- 
voix à son amie, tout en saluant gracieuse- 
ment le prince. 

— J'ai besoin de toi, dit Fatkoura, tu sais 
que je suis en disgrâce. 



V 

LA SUE Un DU SOLEIL 50 

— Je le sais, est-ce ta gnlco qu'il faut que 
j'implore ; mais puis-jo assurer à la souve- 
raine que tu no retomberas plus dans la faute 
qu'il l'a si fort irritée, ditlza-Farou on jetant 
un malicieux regard à Nagato. 

— Je suis le seul coupable, dit le prince 
en souriant, Fatkoura n'est pas responsable 
des actions d'un fou tel que moi. 

— Prince I je la crois fièro d'être la cause 
de ce que tu appelles des folies, et bien des 
femmes la jalousent. 

— No me raillez pas, dit Nagato; je suis 
assez puni d'avoir attiré sur la noble Fat- 
koura le courroux de la souveraine. 

— Mais il ne s'agit pas de cela, s'écria Fat- 
koura. Le seigneur do Nagato est porteur 
d'un message important qu'il voudrait faire 
parvenir secrètement à la Kisaki, il s'est d'a- 
bord adressé à moi; mais, comme je ne peux 
approcher la reine en ce moment, j'ai songé 
à ta bienveillante amitié. 

— Confie-moi ce message, dit Iza-Farou 
en se tournant vers le prince ; dans quelques 
instants, il sera entre les mains de noire il- 
lustre maîtresse. 

— Tu me vois confus de reconnaissance, 
dit Nagato en prenant sur sa poitrine une.en- 
veloppe de satin blanc dans laquelle était en- 
fermée la missive. 

— Attendez-moi ici, je reviendrai bientôt. 



CO l'usurpateur 

Iza-Farou prit la lollro et fit entrer ses 
hôtes dans une salle fraîche et obscure où 
elle les laissa seuls. 

— Ces pavillons communiquent avec le 
palais de la Kisaki, dit Fatkoura; ma no- 
ble amie peut se rendre chez la souve- 
raine sans être vue. Fassent les dieux que la 
messagère rapporte une réponse favorable et 
que je voie s'effacer le nuage qui obscurcit 
ton front. 

Le prince paraissait, en effet, absorbé et 
soucieux ; il mordillait le bout de l'éventail 
en allant et venant dans la salle. Fatkoura le 
suivait des yeux et, malgré elle, son cœur se 
serrait ; elle sentait revenir l'angoisse affreuse 
qui lui avait arraché des larmes quelques 
instants auparavant, et que la présence du 
bien-aimé avait subitement calmée. 

— Il ne m'aime pas, murmurait-elle avec 
désespoir; quand ses yeux se tournent vers 
moi, ils m'épouvantent par leur expression 
glaciale et presque méprisante. 

Nagato semblait avoir oublié la présence 
do la jeune femme ; il s'était appuyé contre * 
un panneau à demi tiré, et paraissait sa- 
vourer un rêve à la fois doux et poignant. 

Le frémissement d'une robe froissant les 
nattes qui couvraient le plancher le tira de 
sa rêverie. Iza-Farou revenait ; elle paraissait 
se hâter et apparut bientôt au tournant de la 



r 



LA> SOEUR DU SOLEIL Gl 

galerie; deux jeunes garçons, magnifique* 
mont vêtus, la suivaient. 

— Voici les paroles do la divino Kisaki, 
dit-elle lorsqu'elle fut près do Nagato : « Que 
le suppliant vienne lui-môme solliciter co qu'il 
désire. » 

A ces mots, Nagato devint d'uno telle pâ- 
leur, qu'Iza-Farou, effrayée, croyant qu'il 
allait s'évanouir, se précipita vers lui pour 
l'empêcher de tomber. 

— Prince, s'écria-t-elle, remets-toi, une 
telle faveur est en effet capable de causer uno 
vive émotion, mais n'es-tu pas habitué a tous 
les honneurs? 

— C'est impossible, murmura Nagato d 'une 
voix à peine distincte, je ne peux paraître de- 
vant elle. 

— Gomment, dit Iza-Farou , veux- tu donc 
désobéir à son ordre? 

— Je ne suis pas en costume de cour, dit 
le prince. 

— Elle te dispense pour cette fois du cé- 
rémonial, la réception étant secrète. — Ne la 
fais pas attendre plus longtemps. 

— Partons, conduis-moi, s'écria tout à 
coup Nagato, qui sembla dompter son émo- 
tion. 

— Ces deux pages te guideront, dit Iza- 
Farou. 

Nagato s'éloigna rapidement, précédé des 

4 



* * 



C2 l'usurpateur 

deux serviteurs de la Kisaki, mais il put en- 
tendre encore un cri étouffé qui s'échappa 
des lèvres de Fatkoura. 

Après avoir marché quelque temps et tra- 
versé sans les voir des galeries et, des salles 
du palais, Nagato arriva devant un grand 
rideau de satin blanc brodé d'or, dont les 
larges plis aux cassures brillantes, argentés 

■* 

dans la lumière, couleur de plomb dans la 
pénombre, s'amassaient abondamment sur 
le sol» 

Les pages écartèrent cette draperie; le 
prince s'avança, et les flots frissonnants du 
satin retombèrent derrière lui. 

Les murailles de la salle où il entra' bril- 
1 aient sourdement dans le demi-jour, elles 
jetaient des éclats d'or, des blancheurs de 
perles, des reflets pmrpres, un parfum ex- 
quis flottait dans l'air. Au fond de la cham- 
bre, sous des rideaux relevés par des cordons 
d'or, la radieuse souveraine était assise, en- 
tourée des ondoiements soyeux de ses robes 
rouges; les trois lames d'or, insigne de la 
toute-puissance, se dressaient sur son front. 
Le prince l'embrassa d'un regard involon- 
taire, puis, baissant les y eux comme s'il avait 
regardé le soleil de midi, il s'avança jusqu'au 
milieu de la chambre, et se jeta à genoux, 
puis lentement il s'affaissa la face contre 
terre. 



LA SŒUR DU SOLBIL 63 

— - Ivakoura, dit la Kisaki après un long 
silence, ce que lu mo demandes est grave : jo 
veux quelques explications do ta boucho 
avant de faire parvenir ta requête au sublirao 
maître du monde, au fils dés dieux, mon 
époux. 

Le prince so releva à demi et essaya do 
parler, mais il ne put y réussir; il croyait 
que sa poitrine allait so briser sous les batte- 
ments de son cœur; la parole expira sur ses 
lèvres et il demeura les yeux baissés, pâlo 
comme un mourant. 

— Est-ce donc parce que tu me crois irritée 
contre toi que tu es si fort effrayé? dit la 
reine après avoir un instant considéré le 
prince avec surprise. Je puis te pardonne^, 
car ton crime est léger*, en somme. Tu aimes 
une de mes filles, voilà tout. 

— Non, je ne l'aime pas! s'écria Nagâto 
qui, comme s'il eût perdu l'esprit, lova les 
veux sur sa souveraine. 

— Que m'importe! dit la Kisaki d'une voix 
brève. 

Une seconde leurs regards so heurtèrent ; 
mais Nagato ferma ses yeux coupables, et, 1 
frissonnant de son audace, attendit le châti- 
ment. 

Mais, après un silence, la Kisaki reprit 
d'une voix tranquille : 

*=> Ta lettre me réveleTm secret* terri blé; et 






1 1 



61 L'usunpATBun 

si ce que tu supposes est véritable, la paix du 
royaume peut être profondément iroublée. 

— C'est pourquoi, divine sœur du soleil, 
i'ai eu l'audace de solliciter ton intercession 
toute puissante, dit le prince, sans pouvoir 
maîtriser complètement les frémissements de 
sa voix. Si tu accèdes à ma prière, si j'obtiens 
ce que je demande, de grands malheurs peu- 
vent être prévenus. 

— Tu le sais, Ivakoura, le céleste mikado 
est favorable à Hiéyas; voudra-t-il croire 
à ce crime dont tu accuses son protégé, et 
cette accusation, jusqu'à présent secrète, vou- 
dras-tu la soutenir publiquement? 

— Je la soutiendrai en face d'Hiéyas lui- 
même, dit Nagato avec fermeté; il est l'au- 
teur de l'odieux complot qui a failli coûter la 
vie h mon jeune maître. 

— Cette affirmation mettra ta vie en dan- 
ger» As-tu songé a cela ? 

— Ma vie est peu de chose, dit le prince. 
D'ailleurs, le seul fait de mon dévouement à 
Fidé-Yori suffit pour m'attirer la haine du 
régent. J'ai failli être assassiné par des gens 
postés par lui, il y a quelques jours, en 
quittant Kioto. 

— Quoi! prince! est-ce bien possible ? dit 
la Kisaki. 

— Je ne parle de ce fait sans importance, 
continua Nagato, que pour te montrer que le 



v 



LA SOEUR DU SOLEIL 65 

crime est familier à cet homme et qu'il veut 
se défaii'8 de ceux qui entravent son ambi- 
tion. 

— Mais comment as-tu échappé aux meur- 
triers? demanda la Kisaki, qui semblait pren- 
dre un vif intérêt à cette aventure. 

— La lame bien affilée do mon sabre et la 
force do mon bras ont sauvé ma vie. Mais se 
peut-il que tu arrêtes ta sublime pensée sur 
un incident aussi futile ? 

— Les assassins étaient-ils nombreux? re- 
prit la reine, curieuse. 

— Dix ou douze peut-être, j'en ai tué quel- 
ques-uns, puis j'ai lancé mon cheval, qui a 
bientôt mis une distance suffisante entre eux 
et moi. 

w 

— Quoi ! dit la Kisaki rêveuse, cet homnio 
qui a la confiance de mon divin époux est 
ainsi perfide et féroce. Je partage tes craintes, 
Ivakoura, et de tristes pressentiments m'en- 
vahissent, mais saurai-je persuader au mi- 
kado quo nos prévisions ne sont point vaines. 
Je l'essayerai du moins pour le bien do mon 
peuple et pour le salut du royaume. Va, 
prince, sois à la réception de ce soir, j'aurai 
vu lo maître du monde. 

Le prince, après s'être prosterne, se releva, 
et, le front incliné vers le sol, s'éloigna à re- 
culons; il atteignit le rideau de satin. Une 
fois encore, malgré sa volonté, il leva les 

4. 



66 L'USURPATEUR 

yeux sur la souveraine qui l'accompagnait 
du regard. Mais la' draperie retomba et l'ado- 
rable vision disparut. 

Les pages conduisirent Ivakoura dans un 
des palais réservés aux princes souverains do 
passage à Kiotô. Heureux d'être seul, il s'é- 
tendit sur des coussins, et tout ému encore 
se plongea dans uno rêverie délicieuse. 

— Ah! murmurait-il, quelle joie étrange 
m'enveloppe! je suis ivre. C'est peut-être 
d'avoir respiré l'air qui l'environnait? Ah! 
terrible folie, désir sans espoir qui me fais 
si doucement souffrir,* combien ne. vas-tu 
pas t'accroîtro à la suite de cette entrevue 
inespérée! Déjà je m'enfuyais d'Osaka, 
éperdu, pareil à un plongeur h qui l'air 
va manquer, et je venais ici contempler 
les palais qui la dérobent aux regards, ou 
quelquefois l'apercevoir de loin accoudée à 
une galerie ou traversant au milieu de ses 
femmes une allée du jardin, et j'emportais 
alors une provision de bonheur. Mais main- 
tenant j'ai respiré le parfum qui émane d'elle, 
sa voix a caressé mon oreille, j'ai entendu 
mon nom vibrer sur ses lèvres. Saurais-je me 
contenter de ce qui naguère emplissait ma vie? 
Je suis perdu, mon existence est brisée par cet 
amour impossible, et cependant je suis heu- 
reux, Tout à l'heure je vais la revoir encore, non 
plus dans la contrainte d'une audience poli- 



Ï,A SOEUR DU SOLEIL 67 

tiquo, mais pouvant tout à mon aise m'éblouir 
do sa beauté. Aurai-je la force de cacher mon 
trouble et mon criminel amour? Oui, divine 
souveraine, devant toi seule mon àmo or- 
gueilleuse a pu se prosterner et mon rêve 
monte vers toi comme la brume vers le so- 
leil. Déesse, je t'àdorè avec épouvante et res- 
pect; mais, hélas! je t'aime aussi avec "une 
folle tendresse comme si tu n'étais qu'une 
femme ! 



LES CAVALIERS DU CIEL 



La nuit est venue. Une fraîcheur déli- 
cieuse succède à la chaleur du jour et les 
fleurs des parterres mouillées de rosée jettent 
leur parfum. 

Les galeries qui précèdent les salles du pa- 
lais dans lesquelles ont lieu les divertisse- 
ments de la soirée, sont illuminées et cou- 
vertes de conviés, qui respirent avec délices 
l'air du soir. Le prince de Nagato gravit l'es- 
calier d'honneur, bordé do chaquo côté par 
une rampe vivante de jolis pages, qui tous 
tiennent à la main une tige dorée à l'ex- 
trémité de laquelle oscilleune lanterne ronde. 
Le prince traverse les galeries lentement à 
cause de la foule, il s'incline lorsqu'il ren- 
contre un* haut dignitaire de la cour, salue 
d'une phrase aimable les princes ses égaux 
et se rapproche de la salle du trône. 

Cette salle resplendit sous les mille feux 
des lanternes et des lampes. Un brouhaha 
joyeux l'emplit ainsi que les appartements 



LES CAVALIERS DU CIEL 69 

voisins que Ton aperçoit à travers le large 
écartement des panneaux. 

Les dames d'honneur chuchotent entre 
elles et leur voix se confond avec le léger 
frisson de leurs robes, dont elles disposent 
les plis abondants. Assises à droite et à gau- 
cho de l'estrade royale, ces priucesses for- 
ment des groupes et chaque groupe a son 
grade hiérarchique et ses couleurs spéciales. 
Dans l'un les femmes sont vêtues de robes 
bleu clair ramage d'argent, dans un autre 
de robes vertes, lilas ou jaune pâle. 

Au sommet de l'estrade couverte de moel- 
leux tapis, la Kisaki resplendit au milieu des 
flots de satin, de gaze, de brocart d'argent 
qui forment se3 amples robes rouges ou blan- 
ches, parmi lesquelles ruissellent des pier- 
reries. Les trois lames verticales qui sur- 
montent son diadème semblent au-dessus de 
son front trois rayons d'or. 

Quelques princesses ont gravi les degrés du 
trône, et agenouillées sur la plus haute mar- 
che, s'entretiennent gaiement avec la souve- 
raine; celle-ci laisse échapper quelquefois un 
rire léger qui va scandaliser quelque vieux 
prince silencieux, fidèle gardien des règles 
sévères de l'étiquette. Mais la souveraine est 
si jeune, elle n'a pas vingt ans, qu'on lui 
pardonne aisément do ne pas toujours sentir 
sur son front le poids de la couronne, et à son 



V 



70 l'usurpateur 

rire la joie éclate de toutes parts comme les 
chants des oiseaux aux premiers rayons du 
soleil. 

— Les dieux supérieurs soient loués ! dit à 
demi voix une princesse à ses compagnes, le 
souci qui attristait notre souveraine s'est enfin 
dissipé : elle est plus joyeuse ce soir que ja- 
mais. 

— Est-elle d'humeur clémente I dit uno 
autre. Voici Fatkoura rentrée en grâce. Elle 
gravit les degrés du trône. La Kisaki l'a fait 
appeler, 

En effet, Fatkoura était debout sur la der- 
nière marche de l'estrade royale ; mais l'ex- 
pression morne de ses traits, là fixité et 
l'égarement de son regard contrastaient vi- 
vement avec l'expression enjouée et sereine 
empreinte sur tous lés visages. Elle remer- 
cia la'Kisaki de lui avoir rendu ses faveurs*, 
mais elle le Ht d'une voix si lugubre et si 
étrangement troublée, que la jeune reine tres- 
saillit et leva les yeux sur son ancienne fa- 
vorite. 

— Es-tu malade? dit*olle, surprise de l'al- 
tération des traits de la jeune femme* 

— La joie d'être pardonnée, peut-être, bal- 
butia' Fatkoura. 

— Je te dispense de rester a la fête, si 
tu souffres. 

*^- Merci, dit Fatkoura qui, après s'être in* 



LES CAVALIERS DU CIEL 71 

clinée profondément, s'éloigna et se. perdit 
dans la foule. 

Les sons d'un orchestre caché éclatent 
bientôt et les divertissements commencent. 

Un rideau.se lève sur la paroi faisant face 
au trône et découvre un charmant paysage. 

Le montFousi s'élève au fond, laissant voir 
au-dessus d'une collerette" de nuages sa cime 
poudrée de neige; la mer, d'uu bleu profond, 
piquée de quelques voiles blanches, se dé- 
roule au pied des montagnes;, un chemin on- 
dule au premier plan, entre les arbres et les 
bosquets fleuris. 

Voici un jeune homme qui s'avance ; il 
baisse la tête, il semble fatigué et triste. 
L'orchestre se tait. Le jeuuo homme élève 
la voix ; il raconte, comment le malheur l'a 
poursuivi ; sa mère est morte de chagrin 
en voyant les champs cultivés par son époux 
devenir do plus en plus stériles; il a suivi le 
cercueil de sa mère en pleurant, puis s'est 
tué de travail pour soutenir son vieux père; 
mais le père est mort à son tour, laissant 
le fils dans un tel dénùment, qu'il n'a- 
vait pas l'argent nécessaire pour le . faire 
enterrer; alors il s'est vendu luirmôme 
comme esclave et a pu, avec le prix de 
sa liberté, rendre les derniers devoirs à 
son pèroj maintenant il se rend chez son 
maître pour y remplir les conditions i.u cou- 



? 



72 L'USURPATEUR l 

trat. Il va s'éloigner, lorsqu'une femme d'une 
grande beauté apparaît sur le chemin. Le 
jeune homme la contemple avec admiration. 

— Je veux te demander une grâce, dit la 
femme ; je suis seule et abandonnée, accepte- 
moi pour ton épouse, je te serai dévouée et 
Adèle. 

— Hélas ! dit le jeune homme, je ne pos- 
sède rien, et mon corps même ne m'appar- 
tient pas. Je me suis vendu à un maître chez 
lequel je me rends. 

— Je suis habile dans l'art de tisser la soie, 
dit l'inconnue ; emmène-moi chez ton maître, 
je saurai me rendre utile. 

— J'y consens de tout mon cœur, dit le 
ieune homme; mais, comment se fait-il 
qu'uno femme, belle comme tu l'es, veuille 
prendre pour époux un pauvre homme com- 
me moi. 

— La beauté n'est rien auprès des qualités 
du coeur, dit la femme. 

Dans la seconde partie, voici les deux époux 
travaillant dans les jardins de leur maître : 
l'homme cultive les fleurs, la femme brode une 
merveilleuse étoffe qu'elle a tissée. Le maître 
se promène surveillant les esclaves; il s'ap- 
proche de la jeune femme et regarde son 
travail • 

— Oh I la splendide étoffe l s'écrie-t-il, elle 
est d'un prix inestimable* 



LES CAVALIBBS DU CIEL 73 

— Je voulais te l'offrir en échange de notre 
liberté. 

•Le maître consent au marché et les 

laisse partir. 

Alors l'époux se jette aux pieds de l'é- 
pouse; il la remercie avec effusion de 
l'avoir ainsi délivré de l'esclavage. Mais la 
femme se transforme ; elle devient tellement 
brillante que le jeune homme, ébloui, ne 
peut plus la regarder» 

— Je suis la tisseuse céleste, dit-elle; ton 
courage au travail et ta piété filiale m'ont 
touchée, et, te voyant malheureux, je suis 
descendue du ciel pour te secourir. Tout ce 
que tu entreprendras désormais réussira si tu 
ne quittes jamais le chemin de la vertu. 

Gela dit, la divine tisseuse monte au ciel et 
va reprendre sa place dans la maison des 
vers à soie (1). 

L'orchestre, alors, joue un air de danse* 
Le rideau se baisse et se relève bien- 
tôt. Il laisse voir le jardin d'une pagode 

avec ses bosquets de bambous , ses édifi- 
ces légers, aux toitures vastes soutenues par 
un enchevêtrement de poutres de toutes 
couleurs* Alors des scènes de pantomime 
se succèdent sans so lier entre elles. Les lé- 
gendes religieuses ou guerrières sont mises 



(!) ta constellation du Scorpion. 



m*^^»^i 



74 L*USURPATBUIl 

en scène, des héros fabuleux, des person- 
nages symboliques se montrent dans les cos- 
tumes des temps anciens, les uns coiffés, de 
la mitre en forme d'œuf, vêtus de la tunique 
à longues manches ouvertes, d'autres ayant 
sur la tête le casque antique sans cimier, 
avec ses ornements d'or qui. protègent la 
nuque, ou portant une coiffure fantastique, 
large, haute, qui a la forme d'une pyramide 
d'or et est toute garnie de franges et.de gre- 
lots; ces personnages tiennent à la main 
des branches, des sabres, des miroirs et tou- 
tes sortes d'objets emblématiques. Mais sou- 
vent le sens du symbole est oublié, personne 
ne le comprend plus ; il a traversé les âges 
sans rien perdre de son aspect, mais il est 
comme un coffre fermé, dont la clef est 
perdue. 

Voici, le héros qui tua un dragon terriblo 
installé pendant de longues années dans le 
palais mémo, des mikados, 

Voici Zengou, la royale guerrière, qui con- 
quit, la Corée; Yalzizoné l'invincible, qui 
a r pour bouclier son éventail; le prince 
illustre qui devint aveugle à force de pleurer 
la mort de sa bien-aimée, tous passent en re- 
présentant l'événement principal de lour vie. 

Puis la scène se, vide, et après un prélude 
de l'orchestre des dausouses jeunes et char- 
mantes paraissent! vêtues de costumes res- 



LES CAVALIERS DU CIEL 75 

plendissants , ayant aux épaules des ailes 
d'oiseaux ou de papillons et sur le front de 
longues antennes qui tremblent doucement 
au-dessus de leur couronne d'or, découpée à 
jour; elles exécutent une danse lente, molle, 
pleine d'ondulations et de balancements, 
puis, leur pas terminé, elles forment des grou- 
pes des deux côtés de la scène, tandis que des 
dauseurs comiques, affublés de faux nez et de 
costumes extravagants, font leur entrée et 
terminent le spectacle par une danse éche- 
velée où abondent les coups et les chutes. 

Depuis le commencement de la représen- 
tation le prince de Nagato s'était adossé i\ 
une muraille, près du théâtre, et, à demi 
caché dans les plis d'une draperie, tandis que 
tous les regards étaient fixés sur la scène, 
il contemplait éperdument la souveraine, sou* 
riante et radieuse. 

11 sembla que la reine sentit peser sur elle 
ce regard ardent et tenace, car une fois 
elle tourna la tête et arrêta ses yeux sur le 
prince. 

Celui-ci no baissa pas les paupières, un 
charme tout-puissant l'en empêcha : ce re- 
gard, descendant vers lui comme un rayon 
de soleil, le brûlait. Un instant il se crut fou, 
il lui sembla que la Kisaki, imperceptible- 
ment, lui souriait. Elle baissa aussitôt les 
yeux et regarda le bracelet enroulé i\ son 



\ 



76 L' USURPATEUR 

bras, puis, relevant la tête, elle parut suivre 
attentivement le cours de la représentation. 
Lorsque le rideau se baissa pour la der- 
nière fois, au milieu du brouhaha des con- 
versations, reprenant après un long silence, 
lorsque l'agitation succéda à l'immobilité, 
une femme s'arrêta devant Nagato. 

— Je sais ton secret, prince, lui dit-elle 
d'une voix basse, mais pleine de menaces. 

— Que veux-tu dire? s'écria Nagato. Je ne 
te comprends pas, Fatkoura. 

— Tu me comprends très-bien, reprit Fat- 
koura en le regardant fixement, et tu as 
raison de pâlir, car ta vie est entre mes 
mains. 

— Ma vie, murmura le prince, je bénirai 
celui qui m'en délivrera. 

La jeune femme s'était éloignée, mais un 
grand mouvement se produisait du côté de la 
reine, toutes les dames d'honneur s'étaient 
levées et le silence se rétablissait dans l'as- 
sistance. 

La Kisaki descendait les degrés de son 
trône ; elle s'avança lentement dans la salle, 
traînant derrière elle des ilôts de satin. Le3 
princesses par groupes, selon leur grade, la 
suivirent à distance , s'arrêtant lorsqu'elle 
s'arrêtait. Tous les assistants s'inclinaient 
profondément sur son passage : elle disait 
quelques mots à un daïmio illustre ou à une 



LES CAVAUEnS DU CIEL 77 

femme de haute naissance, puis continuait 
son chemin; elle arriva ainsi devant le prince 
de Nagato. 

— Iyakoura, dit*elle, en tirant de son sein 
une lettre scellée et enveloppée dans un 
morceau de satin vert, remets de ma part ce 
papier à la mère du siogoun. — Et elle ajouta 
plus bas : C'est ce que tu as demandé. Le mi- 
kado ordonne que tu ne te serves de cet écrit 
que lorsque tu seras certain que Hiéyas veut 
se parjurer» 

- — Tes ordres seront fidèlement exécutés, 
dit Nagato, qui prit la lettre en tremblant. 
Cette nuit même, je retournerai à Osaka. 

— Que ton voyage soit heureux ( dit la 
Kisaki d'une voix étrangement douce. 

Puis ello passa ; le prince entendit encore 
un instant le susurrement de ses robes frô- 
lant les tapis. 

Une heure plus tard, Nagato quittait le 
daïri et se mettait en route. 

Il fut obligé, en traversant la ville, de main- 
tenir son cheval au pas pour ne pas culbuter 
la foule joyeuse qui encombrait les rues. 

D'énormes lanternes en verre, en papier, 
en gaze ou en soie, brillaient de tous côtés ; 
leurs lueurs multicolores envoyaient d'étran- 
ges reflets sur les visages des promeneurs qui, 
à mesure qu'ils se déplaçaient, paraissaient 
roses, bleus, lilas ou verts. Le cheval s'ef- 



78 L'USURPATEUR 

frayait un peu de l'assourdissant tapage qui 
régnait dans Kioto. C'étaient les éclats de 
rire des femmes arrêtées devant un théâtre 
de marionnettes, le tambourin ronflant sans 
relâche et accompagnant les tours prodigieux 
d'une troupe d'équilibristes, les cris d'une 
dispute qui dégénérait en bataille, le timbre 
d'argent frappé par le destin répondant à 
un sorcier qui prédisait l'avenir à un cercle 
attentif; les chants aigus des prêtres d'Odji- 
gongem exécutant une danse sacrée dans le 
jardin d'une pagode; puis les clameurs de 
toute une armée de mendiants, les uns mon- 
tés sur des échasses, les autres accoutrés do 
costumes historiques ou ayant pour cha- 
peau un vase dans lequel s'épanouit un 
arbuste en fleur. 

Là, des frères quêteurs, vêtus de rouge, la 
tête entièrement rasée, gonflent leurs joues 
et tirent de sifflets d'argent des sons dont 
l'acuité perce le tumulte et déchire les oreil- 
les; des prêtresses du culte national passent 
en chantant et agitent un goupillon de papier 
blanc, symbole de pureté; une dizaine de 
jeunes bonzes, jouant de toutes sortes d'ins- 
truments, tendent Poreille et s'efforcent de 
s'entendre les uns les autres, afin de ne pas 
perdre la mesure de la mélodie qu'ils exécu- 
tent en dépit du charivari général, tandis 
que plus loin un charmeur de tortue heurte 



LES CAVALIERS DU CIEL 79 

un tam-tam à coups précipités et que des 
aveugles, assis à Ventrée d'un temple, cognent 
à tour de bras sur des cloches hérissées de 
pustules de bronze. 

De temps à autre, des seigneurs de la cour 
du mikado fendaient la foule; ils se rendaient 
incognito au théâtre ou à une des mai- 
sons de thé qui demeurent ouvertes toute la 
nuit, et dans lesquelles, délivrés des rigueurs 
de l'étiquette, ils pouvaient boire et se ré- 
jouir tout à leur aise. 

Nagato, lui aussi, voyageait incognito et 
seul, il n'avait pas môme un coureur pour 
écarter la foule devant lui; il parvint pour* 
tant à sortir de la ville sans avoir blessé per- 
sonne. Alors il rendit les rênes a son cheval 
impatient, qui galopa bientôt dans une ma- 
gnifique avenue de sycomores, bordée de pa* 
godes, de temples, de chapelles que le prince 
voyait filer à droite et à gauche et qui lui 
jetaient aux oreilles un lambeau de prière ou 
de chant sacré. Une fois Ivakoura se retourna 
et regarda longtemps en arrière, il avait aper- 
çu à travers les branches le tombeau de Taïko- 
Sama, le père de Fidé-Yori; il songeait ïgue 
les cendres de ce grand homme devaient 
tressaillir de joie, tandis que passait près 
d'elles celui qui allait porter le saîut à son 
fils. Il dépassa les faubourgs et gravit une 
petite côte* 



80 L'USURPATEUR 

Il jeta alors un dernier regard sur cette 
ville si chère à son cœur. Elle était enveloppée 
d'une brume lumineuse, rousse au milieu 
des lueurs bleues que la lune jetait sur les 
montagnes qui l'environnent. Sur les pentes, 
entre les arbres» quelques toits de pagodes 
brillaient comme des miroirs. Le chrysan- 
thème doré qui surmonte la porte du Daïiï / 
avait accroché un rayon et semblait une 
étoilo suspendue au-dessus de la ville. Mais 
tout disparut derrière le pli du terrain, la der- 
nière rumeur de Kioto s'éteignit. 

Le prince poussa un soupir, puis, excitant 
son cheval, il s'élança comme une flèche à 
travers la campagne. Il dépassa plusieurs 
villages groupés au bord du chemin et, au 
bout d'une heure, il atteignait Yodo. Il tra- 
versa la ville sans ralentir sa course et passa 
devant un château, dont les hautes tours < 

étaient pleinement éclairées, et dont l'eau 
des fossés luisait. 

Ce château appartenait àYodogimi,la merc 
du siogoun, il était habité alors par un fa- 
vori de cette princesse, le générai Harounaga. 

— J'ai peu de confiance dans la valeur du 
beau guerrier qui dort derrière ces remparts, 
murmura le prince, en jetant un coup d'œil 
au château silencieux. 

Un instant plus tard il galopait à travers 
un champ de riz. 



LES CAVAL1BRS DU GIRL 81 

De tous cotés la lune se mirait dans des 
mares d'eau, desquelles s'élevaient les min- 
ces épis. La rizière ressemblait à un vaste 
étang ; de fines brumes blanches flottaient ça 
et là par nappe tout près du sol et quelques 
grands buffles noirs couchés moitié dans l'eau 
dormaient paisiblement. 

Nagato ralentit l'allure de son cheval qui 
haletait, bientôt il lui jeta la bride sur le 
cou, et, baissant la tête, il se plongea de nou- 
veau dans sa tyrannique rêverie. Le cheval 
se mit au pas, et le prince, absorbé, le laissa 
marcher à sa guise. 

Nagato revoyait les salles brillantes du pa- 
lais et la souveraine s'avançant vers lui ; il 
croyait entendre encore le frisson des étoffes 
autour d'elle. 

— Ah ! s'écria-t-il tout h coup, cette lettre 
qui a effleuré son sein, elle s'appuie sur mon 
cœur à présent et me brûle. 

Il tira vivement la lettre de sa poitrine. 

— Hélas f il faudra me séparer de cette re- 
lique inestimable, murmura-t-il. 

Soudain il y appuya ses lèvres. Le contact 
de cette douce étoffe, le parfum connu qui en 
émanait firent courir un frisson ardent dans 
les veines du prince. Il ferma les yeux, en- 
vahi par une délicieuse langueur. 

Un hennissement inquiet de son cheval le 
tira de son extase* 

5. 



82 l'usurpateur 

Il replongea la missive royale dans son 
seia et regarda autour do lui. A une cin- 
quantaine de pas en avant, un groupe d'ar-» 
bres jetait son ombre en travers de la route. 
Nagato crut voir quelque chose remuer dans 
cette ombre. Il saisi t la pique attachée à sa 
selle et poussa son cheval qui bronchait et 
n'avançait qu'à regret. 

Bientôt le prince n'eut plus de doutes : des 
hommes armés l'attendaient là au passage. 

— Gomment, encore ! s'écria-t-il. Le ré- 
gent tient décidément beaucoup à se débar- 
rasser de moi. 

— Cette fois, il ne te manquera pas, ré- 
pondit l'un des assassins en lançant son che- 
val vers le prince. 

— TU ne me tiens pas encore, dit Nagato 
en faisant faire un écart à sa monture. 

Son adversaire, emporté par l'élan, passa 
près de lui sans l'atteindre. 

— Fou que je suis, murmurait le prince, 
d'exposer ainsi ce précieux message aux ha- 
sards de ma fortune. 

Les sabres nus brillaient autour de lui, les 
assaillants étaient si nombreux qu'ils ne pou- 
vaient approcher tous à la fois de celui qu'ils 
attaquaient. 

Nagato était le plus habile tireur de tout 
le royaume, il était plein de sang-froid etd'au- 
dace. Faisant tournoyer sa pique il rompit 



LES CAVALIBRS DU CIEL 83 

quelques glaives autour de lui dont les éclats 
tombèrent au milieu d'une pluie de sang; 
puis, par de brusques sauts qu'il fit faire à 
son cheval, il échappa un instant aux coups 
qu'on lui destinait. 

— Je puis bien me défendre quelques mi- 
nutes encore, pensait-il, mais je suis évidem- 
ment perdu. 

Un buffle, réveillé, poussa un long et triste 
mugissement» puis on n'entendit plus que le 
cliquetisdu fer et les piétinements des chevaux. 

Mais tout à coupune voix éclatadansla nuit. 

— Courage, prince ! criait-elle, nous ve- 
nons à votre aide ! 

Nagato était couvert de sang, mais il lut- 
tait encore. Cette voix lui rendit de nouvelles, 
forces, tandis qu'elle paralysait les assassins 
qui échangeaient des regards inquiets. 

Un galop précipité retentit, et avant qu'ils 
aient pu se reconnaître un gros de cavaliers 
fondait sur les agresseurs du prince. 

Nagato, épuisé, se retira un peu à l'écart 
et regarda avec surprise, sans bien com- 
prendre ce qui se passait, ces défenseurs 
arrivés si à propos. 

Ces hommes étaient charmants à la lueur 
de la lune qui éclairait les riches brode- 
ries de leur robe et arrachait des éclairs bleus 
h leur casque léger, aux ornements découpés 
à jour. 



84 l'usurpateur 

Lo prince reconnut le costume des Cava- 
liers du Ciel» la garde d'honneur du mikado. 

Bientôt, des assassins postés par lo régent, 
il ne reste plus que des morts. Les vain- 
queurs essuyent leurs armes, et le chef de la 
troupe s'approche de Nagato. 

— Es-tu blessé gravement, prince? lui 
demanda- t-il. 

— Je ne sais, répondit Nagato; dans l'ar- 
deur du combat, je n'ai rien senti. 

— Mais ton visage est inondé de sang. 

. — C'est vrai, dit le prince en portant la 
main à sa joue. 

— Veux- tu descendre de cheval? 

— Non, je craindrais de n'y plus pouvoir 
remonter. Mais ne parlons plus do moi; 
laisse-moi to remercier de ton intervention 
miraculeuse qui me sauve la vie et te de- 
mander par quelle suite de circonstances 
vous étiez à cette heure sur cette route. 

— Je te dirai cela tout à l'heure, dit le 
cavalier ; mais pas avant d'avoir pansé cette 
blessure qui va laisser fuir tout ton sang. 

On alla prendre de l'eau à une mare voi- 
sine et on en baigna le visage du prince : 
une entaille assez profonde apparut sur le 
iront près de la tempe. On ne put provisoire- 
ment qu'entourer le front d'un bandeau 
serré. 

— Tuas d'autres blessures, n'est-ce pas? 



>y 



LES CAVALIERS DU C1BL 85 

— Je crois que oui, mais je me sens la 
force de gagner Osaka. 

— Eh bien, en route ! dit le cavalier, nous 
causerons tout en marchant. 

La petite troupe se mit en marche. 

— Vous m'escortez donc? dit Nagato. 

— Nous avons ordre de ne point to 
quitter, prince, mais l'accomplissement de ce 
devoir est pour nous un plaisir. 

— Me feras-tu l'honneur de m'apprendre 
ton nom glorieux? dit Nagato en s'inclinant. 

— Tu me connais, Nagato, je suis Farou- 
So-Chan, seigneur de Tsusima. 

— L'époux de la belle Iza Farou que j'ai 
* \, eu la gloire de voir aujourd'hui môme I s'é- 
cria Nagato. Pardonne-moi, j'aurais dû 
te reconnaître aux coups terribles que tu 
portais à mes agresseurs, mais j'étais aveu- 

£ glé par le sang. 

— Je suis fier et heureux d'avoir été 
choisi pour te seconder, et prévenir les suites 
fâcheuses qu'aurait pu occasionner ton in- 
souciante audace. 

— J'ai agi, en effet, avec une impardonna- 
ble légèreté, dit Nagato ; j avais le droit de 
risquer ma vie, mais non d'exposer le pré- 
cieux message dont je suis porteur. 

— Laisse-moi te dire, cher prince, que l'en- 
^ . veloppe que tu portes ne contient qu'un papier 

blanc. 



\ 



86 ï/OSURPATEUR ' 

— Est-ce possible ? s'écria Nagato, se se- 
rait-on joué de moi ? En ce cas, je ne pourrai 
survivre à cet affront. 

— Calme-toi, ami, dit le prince de Tsu- 
sima, et écoute-moi : après la fête de ce soir, 
aussitôt qu'elle fut rentrée dans ses apparte- 
ments, la divine Kisaki m'a fait appeler : 
a Farou, m'a-t-elle dit, le prince do Nagato 
quitte Kioto cette nuit; je sais qu'on en 
veut à ses jours, et qu'il peut tomber dans 
une embuscade. Aussi, au lieu du message 
qu'il croit porter, je ne lui ai donné qu'une 
enveloppe vide, la véritable lettre est ici, 
ajouta-t-eîle en me montrant une petite cas- 
sette. Prends cinquante hommes avec toi et 
suivez le prince à distance; s'il est attaqué, 
portez-vous à son secours; sinon, rejoignez- 
le à la porte d'Osaka et remets-lui cette cas- , 
sette en lui laissant ignorer que vous l'avez ? s i 
escorté. » Voici , prince; seulement tu pos- 
sèdes des chevaux incomparables, et nous 

avons manqué arriver trop tard à ton aide. ; 

Nagato fut profondément troublé par cette! 
révélation, il se souvenait avec quelle douceur 
la souveraine lui avait souhaité un heureux i- 

voyage et ne pouvait se défendre de voir une 
marque d'intérôtjpour sa vie dans ce qui s'était ' 

passé. Et puis il songeait qu'il allait pouvoir 
conserver ce trésor, cette lettre qu'elle avait 
gardée pendant toute une soirée sur son cœur. 



LES CAVALIERS DU CIEL 87 

Le reste du voyage fut silencieux. La fiè- 
vre avait saisi Nagato, la fraîcheur de l'aube 
prochaine le faisait frissonner, et il commen- 
çait à se sentir affaibli par la perte de son 
sang. 

Lorsqu'on atteignit les portes d'Osaka, le 
jour se levait. 

Tsusima prit dans l'arçon de sa selle une 
petite cassette de cristal, fermée par un cor- 
don de soie savamment noué. 

— Voici, prince, dit-il; la lettre précieuse 
est enfermée dans cette boîte. Au revoir. 
Puissent tes blessures se guérir prompte- 
mont I 

— Au revoir, dit Nagato, merci encorq 
d'avoir risqué ta précieuse vie pour la 
mienne qui vaut peu de chose. 

Après avoir salué toute la petite troupe des 
cavaliers, Nagato s'enfonça sous une des por- 
tes de la ville et, piquant son cheval, il eut 
bientôt gagné le palais. 

Lorsque Loo vit arriver son maître, pâle 
comme un fantôme et couvert de sang, il 
tomba à genoux et demeura stupide d'éton- 
nement. 

— Allons, lui dit le prince, ferme ta bou- 
che stupéfaite et relève-toi, je no suis pas en- 
core mort. Appelle mes serviteurs et cours 
chercher le médecin. 



VI 



LA CONFRÉRIE DES AVEUGLES 



Quelques heures plus tard, des courtisans 
étaient groupés sous la verandah du palais 
do Hiéyas, ils voulaient être les premiers h 
saluer le véritable maître et attendaient son 
réveil. Les uns adossés aux colonnettes en 
bois de cèdre qui supportaient la toiture, les 
autres fièrement campés, une main sur la 
hanche, froissant les plis soyeux de leur tu- 
nique large, ils prêtaient l'oreille à l'un d'en- c 
tre eux qui racontait une anecdote, sans \ 
doute fort intéressante, car elle était écoutée > * 
attentivement et les auditeurs laissaient pal- ; 
fois échapper un éclat de rire aussitôt étouffé , , ; 
par respect pour le sommeil de l'illustre dor- 
meur. 

Le narrateur était le prince de Toza, et le 
prince de Nagato le héros de l'aventure qu'il 
contait* 

— Hier, disait-il, le soleil allait se cou- 
cher, lorsque j'entendis du bruit à la porte de 
mon palais ; je m'approchai d'une fenêtre et 



LA CONFRÉRIE DES AVEUGLES 89 

je vis mes serviteurs qui se disputaient avec 
une troupe d'aveugles. Ceux-ci voulaient en- 
trer à toute force et parlaient tous à la fois en 
frappant les dalles de leurs bâtons; les valets 
criaient pour les faire sortir et l'on ne s'enten- 
dait- pas du tout. Je commençais à m'irriter de 
cette scène, lorsque je vis arriver le prince do 
Nagato; aussitôt mes serviteurs s'inclinèrent 
devant lui, et sur son ordre firent entrer les 
aveugles dans le pavillon qui sert d'écurie aux 
chevaux des visiteurs. J'allai au-devant du 
prince, curieux d'avoir l'explication de toute 
cette comédie. 

— Hàtons-nous, dit-il en entrant dans ma 
chambre et en jetant un paquet sur le tapis, . 
ôtons nos habits et revêtons ces costumeSé 

— Pourquoi faire ? dis-je en regardant les 
costumes qui étaient peu de mon goût. 

— Quoi! dit-il, n'est-ce pas l'heure où nous 
quittons l'ennuyeuse pompe de notre rang 
pour redevenir des hommes joyeux et 
libres? 

— Oui, dis-je, mais pourquoi employer 
notre liberté à nous affubler de ces costumes 
peu gracieux? 

— Tu verras, j'ai un projet, dit le prince 
qui se déshabillait déjà; puis, Rapprochant 
de mon oreille, il ajouta : 

— - Je me marie cette nuit. Tu verras 
quelle noce ! 



90 ' l'usurpateur 

— Comment! tu vas te marier? et dans co 
costume? m'écriai-je en voyant le prince re- 
vêtu d'un habit misérable. 

— Allons, dépêchons-nous, dit-il, ou bien 
nous ne trouverons plus la fiancée. 

Le prince descendait déjà l'escalier; je me 
hâtai d'endosser l'habit semblable au sien et, 
piqué de curiosité, je le suivis. 

— Mais, lui criai-je, et tous ces aveugles 
que tu as fait mettre dans L'écurie? 

— Nous allons les rejoindre. 

— Dans l'écurie? dis-je. 

Je n'y comprenais rien du tout. Mais j'ai 
confiance dans l'imagination fantasque du 
prince, et je me résignai à attendre pour 
comprendre. Les aveugles étaient sortis dans 
la grande cour du palais, et je vis que nous 
étions vêtus comme eux. Ces pauvres gens ,/ 

avaient les figures les plus comiques du 
monde avec leurs paupières sans cils, leur 
nez écrasé, leurs grosses lèvres et leur ex- 
pression bêtement joyeuse. Nagato me mit 
un bâton dans la main et cria : ' 

— En route ! 

On ouvrit les portes. Les aveugles, se te- 
nant les uns les autres par le pan de l'habit, i 
se mirent en marche en tapotant le sol do 
leurs bâtons. Nagato, courbant sa taille, fer- } 
mant les yeux, se mit à leur suite. Je com- 
pris que j'en devais faire autant, et je m'y 



t 
1 

i 

\ 
J 






LA CONFRÉRIE DES AVEUGLES Oi 

appliquai de mon mieux. Nous voici donc 
par les rues à la suite de cette bande d'aveu- 
gles. Je n'y pus tenir. Je fus pris d'un fou 
rire que tous mes compagnons partagèrent 
bientôt. 

— Nagato a décidément perdu l'esprit ! 
s'écrièrent les auditeurs du prince do Toza 
en éclatant de rire. 

— Il me semble que Toza n'était guère 
raisonnable non plus ! 

— Le prince do Nagato, lui, ne riait pas, 
continua le narrateur, il était fort en colère. 
J'essayais de m'informer auprès de l'aveu- 
gle le plus proche de moi des desseins du 
prince, il les ignorait; j'appris seulement 
que la corporation dont je faisais partie ap- 
partenait à cette confrérie d'aveugles dont le 
métier est d'aller chez les petites gens mas- 
ser les personnes faibles et les malades. Je 
commençais à entrevoir confusément l'inten- 
tion de Nagato. Il voulait s'introduire, sous 
ce déguisement grotesque , dans une de- 
meure d'honnêtes marchands. L'idée que 
nous aurions peut-être quelqu'un à masser 
me plongea de nouveau dans un tel accès 
de gaieté que, malgré mes efforts pour gar- 
der mon sérieux, afin de complaire au prince, 
je fus contraint de m'arrêter et de m'asscoh* 
sur une borne pour me tenir les côtes. 

Nagato était furieux , 



92 ' l'usurpateur 

— Tu vas fairo manquer mon mariage, 
disait-il. 

Je me remis en route clignant des yeux et 
imitant autant que possible la démarche de 
mes étranges confrères. Ils frappaient le sol 
de leurs bâtons, et à ce bruit des gens se pen- 
chaient hors des fenêtres et les appelaient. 
Nous arrivâmes ainsi devant une maison de 
peu d'apparence ; le bruit des bâtons redou- 
bla d'activité. Une voix demanda deux mas* 

# 

seurs. 

— Viens, me dit Nagato; c'est ici. Nous 
séparant de la bande, nous montâmes quel- 
ques marches et nous nous trouvâmes dans la 
maison. J'aperçus deux femmes, que Nagato 
salua gauchement en leur tournant le dos. 
Je me hâtai de fermer les yeux et de saluer 
la muraille. Je rouvris un œil, cependant, 
poussé par la curiosité. Il y avait là une jeune 
fille et une vieille femme, sa mère sans doute. 

— Occupez-vous de nous d'abord, dit-elle, 
vous masserez mon mari ensuite. 

Elle s'accroupit aussitôt à terre et découvrit 
son dos» Je compris que la vieille me reve- 
nait et qu'il fallait décidément faire le mé- 
tier de masseur. Nagato se confondait en sa- 
lutations. 

— Ah ! ah ! ah ! faisait-il comme font les 
inférieurs qui saluent un homme de haut 
rang. 



'i 



IX CONFIRME DBS AVEUGLB8 93 

Je commençais à frotter rudement la vieille 
femme qui poussait des gémissements lamen- 
tables. Je faisais tous mes efforts pour conte- 
nir le rire qui me montait de nouveau à la 
gorge et m'étranglait. La jeune fille avait 
découvert son épaule, modestement, comme 
si nous avions eu des yeux. 

— C'est là, disait-elle; je me suis donné 
un coup et le médecin a dit que quelques 
frictions me feraient du bien. 

Nagato commença à masser la jeune fille 
avec un sérieux étonnant, mais tout à coup 
il sembla oublier son rôle d'aveugle. 

— Quels beaux cheveux vous avez ! dit-il. 
Certes, pour adopter la coiffure des femmes 
nobles, vous n'auriez pas besoiu d'user comme 
elles des artifices destinés à allonger la che- 
velure. 

La jeune fille poussa un cri et se retourna ; 
elle vit les yeux très-ouverts de Nagato qui 
la regardaient. 

— Mère, s'écria-t-elle, ce sont de faux- 
aveugles! 

La mère tomba assise à terre etj la stu- 
lonr lui ô tant toutes ses facultés, elle ne fit 
aucun effort pour se relever, mais elle se mit 
à pousser des piaillements' d'une acuité ex- 
traordinaire; 

Le père accourut tout effrayé. 

Moi, j'avais donné un libre cours a mon 



*■-, 



y* l'usurpateur 

rire et je me roulais le long des murs de la 
chambre» n'en pouvant plus. A ma grande 
surprise, le prince de Nagato se jeta aux pieds 
de l'artisan. 

— Pardonne-nous, disait-il, ta fille et 
moi nous voulions nous marier ensemble, et 
comme je suis sans argent j'avais résolu, 
comme c'est l'usage, de l'enlever pour éviter 
les frais de noces. Selon la coutume, tu nous 
aurais pardonnes après t'être fait un peu 
prier, 

— Moi, épouser cet homme ! disait la jeune 
fille, mais je ne le connais pas du tout. 

— Tu crois que ma fille voudrait pour 
époux un bandit de ton espèce, s'écria le 
père. Allons ! hors d'ici au plus vite si tu 
no veux pas faire connaissance avec mes 
poings! 

Le bruit de cette voix courroucée commen- 
çait à attirer la foule devant la maison. Na- 
gato poussa un sifflement prolongé. 

— Partiras-tu i s'écria l'homme du peuple, 
rouge de colère. 

Et, au milieu des injures les plus grossiè- 
res, il leva le poing sur Nagato. 

— Ne frappe pas celui qui sera ton fils, 
dit le prince en lui relevant le bras. 

— Toi, mon fils? Tu verrais plutôt les 
neiges du Fousi-Yama se couvrir de fleurs. 

— Je te jure que tu seras mon beau-père, 



r 



_J 



LA CONFRÉRIE DBS AVEUGLES 05 

dit le prince en saisissant l'homme à bras- 
le-corps. 

Celui-ci a beau se débattre, Nagato l'em- 
porte hors de la maison. Je m'approche alors 
de la balustrade et je vois la foule amasséede- 
vant la maison s'écarter devant les coureurs 
qui précèdent un cortège magnifique : mu- 
sique, bannières, palanquins, le tout aux 
armes du prince. Les norimonos s'arrêtent 
devant la maison et Nagato fourre son beau- 
père dans l'un d'eux, qu'il ferme et cade- 
nasse. Je comprends ce qu'il faut faire, j'em- 
poigne la vieille et je la loge dans un au- 
tre palanquin, tandis que Nagato revient 
chercher la jeune fille. Deux norimonos nous 
reçoivent et le cortège se met en marche, 
tandis que la musique retentit joyeusement. 
Nous arrivons bientôt à une habitation char- 
mante située au milieu du plus joli jardin 
que j'aiojamais vu. Tout est illuminé, on en- 
tend des orchestres cachés dans les feuillages, 
des serviteurs affairés courent de ci de là. 

— Qu'est-ce donc que ce ravissant palais ? 
dis -je à Nagato. 

— Oh! rien, répond-il dédaigneusement, 
c'est une petite maison que j'ai achetée pour 
ma nouvelle femme. 

— Il est fou, pensais-je et va se ruiner 
complètement, mais cela ne me regarde pas. 

On nous conduit dans une chambre, où 






9<3 L'USURPATEUR 

1 

nous revêtons de splendides toilettes, puis j 

nous descendons dans la salie du festin ; là | 

sont réunis tous les jeunes amis de Nagato, l 

Satakê, Foungo, Aki et bien d'autres. Ils 
nous accueillent par des acclamations extra- 
vagantes. Bientôt la fiancée, magnifiquement, 
parée, ent^e suivie de son père et de sa mère 
qui trébuchent dans les plis de leurs vête- 
nents de soie. Le père me paraît tout à fait 
calmé, la mèro est ahurie et la jeune fille 
tellement stupéfaite qu'elle tient sa jolie 
bouche toute grand ouverte. Nagato déclare 
qu'il la prend pour femme et le mariage se 
fait. Jamais je n'en vis d'aussi joyeux. Le 
festin était des plus délicats, tout le monde 
fut bientôt ivre, et moi comme les autres ; 
mais je me fis ramener au palais vers trois heu- 
res pour me reposer, car je voulais être ce 
matin au lever du régent. 

— Cette histoire est la plus folle que je 
connaisse, dit le prince de Figo. Il n'y a 
vraiment que Nagato pour savoir conduire 
une plaisanterie. 

— Et il s'est vraiment marié? demanda un 
autre seigneur. 

— Très - certainement , dit le prince de 
Toza; le mariage est valable, malgré le rang 
méprisable de la femme. 

— Chaque jour le prince invente de nou- 
velles folies et donne de splendides fêtes, il est 



LA, CONFRÉRIE DES AVEUGLES 97 

certain que son immense fortune unira par 
s'épuiser. 

— S'il se ruine, cela fera plaisir au régent 
qui ne l'aime guère. 

— Oui, mais cela chagrinera Je siogoun 
qui l'aime beaucoup et qui ne le laissera pas 
manquer d'argent. 

— Tenez ! s'écria lo prince de Toza, voici 
Nagato qui rentre au palais. 

Un cortège traversait les jardins, en effet. 
Sur les bannières, sur le norimono porté par 
vingt hommes, on pouvait voir les armes du 
prince : une ligne noire surmontant trois 
boules en pyramide. Le cortège passa assez 
près de la vérandah qui abritait les seigneurs, 
et par les portières du norimono ils aperçu- 
rent le jeune prince assoupi sur les coussins. 

— Il ne viendra certes pas au lever du ré- 
gent, dit un seigneur, il risquerait de s'en- 
dormir sur l'épaule d'Hiéyas. 

— Nagato ne vient jamais saluer Hiôyas, 
il le déteste profondément, c'est son ennemi 
déclaré. 

— Un pareil ennemi n'est guère à crain- 
dre, dit le prince de Toza. Au retour de ses 
folies nocturnes, il n'est capable que de 
dormir 

— Je ne sais si cela est l'avis du régent. 

— S'il pensait autrement, supporterait-il 
de lui des injures propres à le faire condam- 



■ -m *■ ■ 



' 4. i 






98 l'usurpateur 

uer au hara-kiri (i). Si le prince est encore 
vivant, c'est à la douceur d'Hiéyas qu'il le 
doit. 

— Ou à la protection pleine de tendresse 
do Fidé-Yori. 

— Sans doute Hiéyas n'est magnanime quo 
par égard pour le maître, mais s'il n'avait que 
des ennemis do l'espèce dé Nagalo, il s'esti- 
merait heureux. 

Pendant que les courtisans s'entretenaient 
ainsi en attendant son réveil, Hiéyas, levé 
depuis longtemps, se promenait à grands pas 
dans sa chambre, inquiet, agité, portant 
sur son visage soucieux des traces d'in- 
somnie. 

Un homme était près du régent, adossé à 
une muraille-, il le regardait aller et venir; 
cet homme était mi ancien valet d'écurie 
nommé Faxibo. Les palefreniers jouissaient 
d'une assez grande considération depuis l'a- 
vônement au pouvoir de TaïkoSama qui était 
à l'origine un palefrenier. Faxibo possédait 
mieux que personne la confiance du régent 
qui n'avait rien de caché pour lui et pensait 
tout haut en sa présence. 

A chaque instant Hiéyas soulevait le store 
d'une fenêtre et regardait dehors. 



(1) >Iort qui consiste à s'ouvrir à soi-même lé ven- 
tre. On condamne souvent les nobles à cette mort. 



i 



LA C0NFRÉMB DB8 AVEUGLES 99 

— lïien, disait-il avec impatience, pas de 
nouvelles : c'est incompréhensible. 

— Patiente encore quelques instants, di- 
sait Faxibo, ceux que tu viens d'envoyer sur 
la route de Kioto ne peuvent être encore 
revenus. 

— Mais les autres ! ils étaient quarante et 
nul ne revient; s'il m'a échappé cette fois on- 
core, c'est à devenir fou. 

— Tu t'exagères peut-ôtro l'importance de 
cet homme, dit Faxibo. C'est une intrigue 
amoureuse qui l'attire à Kioto; il a la tête 
pleine de folies. 

— Tu crois cela, et moi je t'avoue que cet 
homme m'épouvante, dit le régent avec force, 
en s'arrô tant devant Faxibo ; on ne sait ja- 
mais ce qu'il fait ; on le croit ici, il est là ; il 
déjoue les espions les plus fins : l'un affirme 
qu'il Ta suivi à Kioto, l'autre jure qu'il ne l'a 
pas perdu de vue un instant et qu'il n'est 
pas sorti d'Osaka; tous ses amis ont soupe 
avec lui tandis qu'il se battait, en reve- 
nant de la Miako (1), avec des hommes postés 
par moi. On croit qu'il dort ou s'occupe 
de ses amours; un de mes projets Ya-t-il 
s'accomplir, sa main s'abaisse sur moi au 
dernier instant. Depuis longtemps l'empire 
serait à nous sans lui ; mes partisans sont 



(1) C'est-à-dire la capitale 



100 L'USURPATEUR 

nombreux, mais les siens ne sont pas moins 
forts, et il a pour lui le droit. Tiens, ce plan 
que j'avais si habilement combiné pour débar- 
rasser, sous une apparence accidentelle, le 
pays d'un souverain sans talent et sans éner- 
gie, ce plan qui faisait tomber le pouvoir en- 
tre mes mains, qui l'a fait avorter? quel était 
le cocher maudit qui a lancé sur le pont cet 
infernal attelage? Nagatol Lui, toujours. Ce- 
pendant, ajouta Hiéyas, un autre, un de mes 
alliés, a dû trahir, car il est impossible que 
rien ait transpiré de ce projet. Ah! si je sa- 
vais le nom du traître ! Je me donnerais au 
moins le plaisir d'une terrible vengeance. 

— Je t'ai fait part de ce que j'ai pu décou- 
vrir, dit Faxibo. Fidé-Yori s'est écrié au mo- 
ment de l'écroulement : a Omiti, tu as dit 
vrai! » 

— Omiti! Qu'est-ce qu'Omiti? Je ne con- 
nais pas ce nom. 

Le régent s'était avancé dans la salle atte- 
nant à sa chambre, et qui n'était séparée que 
par un large store de la verandah où les sei- 
gneurs attendaient son lever. De l'intérieur, 
ce store permettait de voir sans être vu. 
Hiéyas entendit prononcer le nom de Na- 
gato; il s'approcha vivement et fit signe à 
Faxibo de venir près de lui. Ils entendirent 
ainsi toute la narration du prince de Toza. 

— Oui, murmurait Hiéyas, je l'ai pris 



LA CONFRÉRIE DES AVEUGLBS 101 

longtemps pour un homme aux mœurs dis- 
solues et sans importance politique, c'est 
pourquoi j'ai d'abord favorisé son intimité 
avec Fidê-Yori; combien je m'en répons au- 
jourd'hui que je sais ce qu'il vaut! 

— Vous voyez, maître, dit Faxibo, que le 
piûnce, sans doute averti de votre projet, n'a 
pas quitté Osaka. 

— Moi, je te dis qu'il était à la Miako et 
n'en est parti que fort avant dans la nuit. 

— Cependant, le prince de Toza no l'a 
quitté lui-môme que très-tard. 

— Un de mes espions l'a suivi à Kioto, il y est 
entré en plein jour et n'en est ressorti qu'au 
milieu de la nuit. 

— C'est incompréhensible, dit Faxibo; te- 
nez, le voici qui rentre, ajouta-t-il en" aper- 
cevant le cortège de Nagato. 

— Est-ce bien lui qui occupe la litière? dit 
Hiéyas en essayant de voir. 

— Il me semble l'avoir reconnu, dit Faxibo. 

— C'est impossible, ce ne peut être le 
prince de Nagato, a moins que ce ne soit son 
cadavre. 

A ce moment quelqu'un entra dans la 
chambre et se prosterna le front contre terre, 

— C'est mon envoyé, s'écria Hiéyas qui 
revint Vivement dans la première salle, parle 
vite; voyons, qu'as- tu appris? dit-il au mes- 
sager. 

6, 



10? ^usurpateur 

— Jo me suis rendu à l'endroit de la route 
que tu m'as désigné, maîtro tout-puissant, 
dit l'envoyé, A cet endroit, le chemin est 
tout couvert de morts. J'ai compté quarante 
hommes et quinze chevaux. Des paysans 
étaient groupés autour des morts ; ils les pal- 
paient pour voir s'il no leur restait pas un 
souffle de vie ; d'autres poursuivaient des 
chevaux blessés qui couraient d travers les 
rizières. J'ai demandé ce qui s'était passé; on 
m'a djt qu'on ne le savait pas ; on avait ce- 
pendant vu passer au soleil levant une troupe 
de cavaliers du divin mikado qui allait du côté 
doKioto. Quant aux hommes morts sur {& 
chemin rouge de leur sang, ils portaient 
tous des costumes sombres, sans aucun insi- 
gne, et leur visage était à demi caché par 
leur coiffure d'après, la mode des bandits et 
des assassins. 

— Assez ! s'écria Hiéyas, les sourcils fronr 
ces. Va-tren I 

L'envoyé se relira ou plutôt s'enfuit. 

— Il m'a échappé cette fois encore, dit 
Hiéyas. Eh bien ! c'est moi-même qui le frap- 
perai; le but que je veux atteindre est assez 

' uoble pour que je n'hésite pas à me servir 
de moyens infâmes pour renverser les obsta- 
cles qui se dressent sur mon chemin. Faxibo, 
Ajouta t-ij en se tournant vers l'ancien pale- 
frenier, fais entrer ceux qui attendent. 



t\ CONFRBRJB DBS AVEUGLES 103 

Leur présence chassera peut-être les tristes 
prêt iontimonts qui m'ont obsédé toute la nuit. 

Faxibo releva le store et les seigneurs vin- 
rent l'un après l'autre saluer le maître. 
Hiéyas remarqua que les courtisans étaient 
moins nombreux que d'ordinaire, il n'y avait 
là que les princes qui étaient tout dévoués à 
sa cause et quelques insouciants qui récla- 
maient une faveur spéciale du régent. 

Hiéyas, tout en causant avec les seigneurs, 
s'avança sur la verandah et regarda au dehors. 

Il lui sembla qu'un mouvement inaccou- 
tumé emplissait les cours du palais. Des mes- 
sagers partaient h chaque instant et des 
princes arrivaient dans leurs norimonos mal- 
gré l'heure peu avancée. Tous se dirigeaient 
vers le palais de Fidé-Yori. 

— Que se passe-t-il donc, dit-il, d'où vient 
toute cette agitation, que signifient ces mes- 
sagers emportant des ordres que je ne con- 
nais pas ? 

Et plein d'inquiétude, il congédia les sei- 
gneurs d'un geste. 

— Vous m'excuserez, n'est-ce pas? dit-il, 
les intérêts du pays m'appellent. 

Mais avant quo les princes eussent pris 
congé, un soldat entra dans la chambre. 

— Le siogoun Fidé-Yori prie l'illustre 
Hiéyas de vouloir bien se rendre, sur l'heure, 
en sa présence, dit-il. 



104 l/USURPATBUR 

El, sans attendre do réponse, il s'éloi- 
gna. 

Hiôyas arrêta les seigneurs prêts à sor- 
tir. 

— Attendez-moi ici, dit-il, je ne sais ce qui 
se prépare, mais l'inquiétude me dévore, 
Vous m'êtes dévoués, j'aurai peut-être be- 
soin de vous. 

Il les salua d'un geste et sortit lentement, 
le front baissé, suivi seulement deFaxibo. 



vu 



LE PARJURE 






Lorsqu'il entra dans la salle où l'attendait 
Fidê-Yori, Hiôyas comprit que quelque chose 
de grave allait s'accomplir. 

Tous les partisans dévoués au fils de Taï- 
ko-Sama étaient réunis dans cette salle. 

Fidé-Yori portait pour la première fois. le 
costume guerrier et royal que lui seul pou- 
vait revêtir. La cuirasse de corne noire ser- 
rait sa taille et de lourdes basques formées 
de lamelles reliées par des points de soie 
rouge retombaient sur un largo panta- 
lon de brocart serré de la cheville aux ge- 
noux dans des guêtres de velours. Il avait 
un sabre au côté gauche et un autre au côté 
droit. Trois étoiles d'or brillaient sur sa poi- 
trine, il appuyait sa main sur une canne de 
fer. 

Le jeune homme était assis sur un pliant 
comme les guerriers sous leur tente. 

A sa droite se tenait sa mère, la belle Yo- 
dogimi, toute pâle etinquiète r mais splendi- 



X 



106 l'usurpateur 

dément vêtue. À sa gauche le prince de 
Mayada, qui partageait la régence avec 
Hiéyas ; mais très-vieux, et depuis longtemps 
malade, ce prince se tenait éloigné des affai- 
res, il surveillait néanmoins Hiéyas, et sau- 
vegardait autant que possible les intérêts de 
Fidé-Yori. 

D'un côté les princes : Satsouma, Sataké, 
Arima, Aki, Issida; do l'autre les guerriers: 
le général Sanada-Sayemon-Yoké-Moura, 
en tenue de combat ; d'autres chefs, Aroufza, 
Moto-Tsoumou, Harounaga, Moritska et un 
tout jeune homme, beau comme une femme 
et très-grave, nommé Signénari. 

Tous les amis du jeune prince enfin, tous 
les ennemis mortels du régent étaient ras- 
semblés; cependant Nagato était absent. 

Hiéyas promena un regard orgueilleux sur 
les assistants. 

— Me voici, dit-il, d'une voix très-ferme; 
j'attends ; que me voulez- vous? 

Un silence profond lui répondit seul. Fidé- 
Yori détourna ses regards de lui avec hor- 
reur. 

Enfin le prince de Mayada prit la parole. 

— Nous ne voulons de toi rien que de juste, 
dit-il ; n,pus voulons simplement te rappeler 
une chose dont tu semblés avoir perdu la 
mémoire; ta mission comme la mienne est 
accomplie depuis plusieurs mois, Hiéyas, 



LE PARJURE 107 

et, dans ton zèle à gouverner l'empire, tu n'y 
as point pris garde. Le fils de Taïko-Sama est 
à présent en âge de régner *, ton règne à toi 
est donc fini, il ne te reste qu'à déposer tes 
pouvoirs aux pieds du maître et à lui rendre 
compte de ta conduite, comme je lui rendrai 
compte de mes actions pendant qu'il était sous 
notre tutelle. 

— Tu ne songes pas à ce que tu dis, s'é- 
cria Hiéyas, dont le visage s'empourpra de 
colère; tu veux apparemment pousser lé 
pays vers sa ruine? 

— J'ai parlé avec douceur, reprit Mayada, 
ne me force pas à prendre un autre ton. 

— Tu veux qu'un enfant Sans expérience, 
continua Hiéyas sans prendre garde à l'in- 
terruption, vienne, avant de s'être exercé 
d'abord au métier formidable de chef d'un 
royaume, prendre le pouvoir en mains ; c'est 
comme si tu mettais un lourd vase de porce- 
laine entre les mains d'un nouveau-né : il le 
laissera tomber à terre et le vase se brisera 
en mille morceaux. 

— Tu insultes notre siogoun t s'écria le 
prince de Sataké. 

— Non, dit Hiéyas, Fidé-Yori lui-môme 
sera de mon avis, 11 faut que je l'associe len- 
tement à mes travaux et que je lui indique 
les solutions possibles des questions pendan- 
tes* S'est-il jamais occupé des affaires du 



108 L'OSUnPATBOR 

pays ? Sa jeune intelligence n'était point mûre 
encore, et j'ai su lui éviter les ennuis du gou- 
vernement. Moi seul je possède les instruc- 
tions du grand Taïko et moi seul je puis pour- 
suivre l'œuvre gigantesque qu'il a entreprise. 
L'œuvre n'est pas achevée encore. Donc, pour 
obéir à ce chef vénéré, je dois, malgré ton avis, 
retenir entre mes mains le pouvoir qui m'a 
été confié par lui; seulement, pour le mon- 
trer combien je tiens compte de tes conseils, 
dès aujourd'hui le jeune Fidé-Yori prendra 
part aux graves occupations dont jusqu'à 
présent' j'ai porté seul le poids. Réponds, Fi- 
dé-Yori, ajouta Hiéyas ; proclame toi-même 
que j'ai parlé selon ton cœur. 

Fidé-Yori tourna lentement son visage 
très-pâle vers Hiéyas et le regarda fixement. 

Puis après un instant de silence, il dit 
d'une voix un peu tremblante, mais pleine 
de mépris : 

— Le bruit qu'a fait le pont de l'Hiron- 
delle en s'écroulant devant mes pas m'a rendu 
sourd à ta voix, 

Hiéyas pâlit en présence de celui qu'il avait 
essayé de pousser vers la mort, il était hu- 
milié par son crime. Sa haute intelligence 
souffrait de ces taches de sang et de boue qui 
rejaillissaient jusqu'à elle ; il les voyait dans 
l'avenir obscurcir son nom qu'il voulait glo- 
rieux, certain que son devoir envers son pays 



LE PAIUURE 100 

était de garder entre ses mains le pouvoir 
dont il était digne plus que tout autre; il 
éprouvait une sorte de colère d'être obligé 
d'imposer par la force ce que l'intérêt public 
eût dû lui demander avec instance. Cepen- 
dant, décidé à lutter jusqu'au bout, il releva 
sa tête, .un instant courbée 60tis le poids 
de pensées tumultueuses, et il promena 
sur l'assistance son regard fauve et domi- 
nateur. 

Un silence menaçant avait suiviles paroles 
du siogoun. Il se prolongeait d'une façon pé- 
nible; le prince de Satsouma le rompit enfin. 

— Hiéyas, dit-il, je te somme au nom do 
mon maître de déposer les pouvoirs dont tu 
fus investi par Taïko-Sama. 

— Je refuse, dit Hiéyas. 

Un cri do stupeur s'échappa des lèvres do 
tous les seigneurs. Le prince de Mayada se 
leva; il s'avança lentement vers Hiéyas et 
tira de sa poitrine un papier jauni par le 
temps. 

— Reconnais-tu ceci? dit-il en déployant 
l'écrit qu'il mit sous les yeux de Hiéyas; 
est-ce bien avec ton sang que tu as tracé 
ici ton nom de traître à côté de mon nom 
d'homme loyal? As-tu oublié la formule du 
serment: « Les pouvoirs que tu nous con- 
fies, nous les rendrons à ton enfant à sa ma- 
jorité, nous le jurons sur les mânes do nos 

*-K 1 



110 l'usurpateur 

ancêtres, devant le disque lumineux du so- 
leil? » Taïko s'est endormi tranquille après 
avoir vu ces quelques lignes rouges; aujour- 
d'hui, il va se lever de son tombeau, parjure, 
pour te maudire. 

Le vieillard, tout tremblant de colère , 
froissa entre ses mains le serment écrit avec 
du sang; il le jeta au visage de Hiéyas. 

— Mais crois- tu vraiment que nous allons 
te laisser ainsi dépouiller notre enfant sous 
nos yeux? continua-t-il. Crois-tu, parce que 
tu ne veux pas rendre ce que tu as pris, que 
nous ne te le reprendrons pas? Les crimes 
que tu médites ont obscurci ton intelli- 
gence, tu n'as plus ni âme ni honneur, tu 
oses te tenir debout devant ton maître, de- 
vant celui que tu as voulu tuer ! 

— Ce n'est pas seulement à moi qu'il veut 
arracher la vie, dit Fidé-Yori ; cet homme, 
plus féroce que les tigres, a fait assassiner 
cette nuit mon plus fidèle serviteur, mon 
ami le plus cher : le prince de Nagato. 

Un frisson d'horreur parcourut rassemblée 
tandis qu'un éclair de joie passait dans les 
yeux de Hiéyas. 

— Débarrassé de cet adversaire redouta- 
ble, pensa*t-il, j'aurai facilement raison de 
Fidé-Yori. 

Comme si elle eût répondu à sa pensée, la 
voix de Nagato se fit entendre. 



LE PARJURE 111 

— Ne te réjouis pas trop vite, Hiéyas, dit- 
elle, je suis vivant et en état encore de servir 
mon jeune maître. 

Hiéyas se retourna vivement et vit le prince 
qui soulevait une draperie et pénétrait dans 
la salle. 

Nagato ressemblait à un fantôme, ses yeux 
resplendissant du feu de la fièvre paraissaient 
plus grands et plus noirs que d'ordinaire. 
■ Son visage était si pâle qu'on distinguait à 
peine le mince bandeau blanc taché de quel- 
ques gouttes de sang qui serrait son front. 
Un frisson douloureux secouait ses membres 
et faisait trembler un coffret de cristal qui 
scintillait dans sa main. 

Le général Yoké-Moura courut à lui. » 

— Quelle folio, prince! s'écria-t- il; après 
avoir perdu tant de sang, et malgré les or- 
dres des médecins, tu te lèves et tu mar- 
ches I 

— Mauvais ami, dit Fidé-Yori, ne cesseras- 
tu donc point de jouer avec ta vie? 

— Je deviendrai l'esclave des médecins 
pour obéir à l'intérêt peu mérité que vous me 
portez, dit le prince, lorsque j'aurai accom- 
pli la mission dont je suis chargé» 

Hiéyas, plein d'inquiétude, s'était enfermé 
dans un mutisme complet; il observait et at- 
tendait tout en jetant souvent un regard vers 
la porte comme s'il eût voulu fuir. 



1 12 l'usurpateur 

— C'est à genoux que je dois te présenter 
ce coffret, et c'est à genoux que tu dois le re- 
cevoir, dit le prince, car il contient un mes- 
sage de ton seigneur et du nôtre, dp celui 
qui tient son pouvoir du ciel, du Mikado 
tout-puissant. 

Nagato se prosterna et remit la cassette au 
siogoun, qui la reçut en ployant le genou. 

Hiéyas sentait bien que cette cassette con- 
tenait sa perte définitive, et il songeait que, 
comme toujours, c'était le prince de Nagato 
qui triomphait de lui* 

Cependant Fidô-Yori avait déployé le mes- 
sage du Mikado et le parcourait des yeux. 
Une expression de joie éclairait son visage. 
11 leva un regard humide vers Nagato, son- 
geant à son tour que c'était toujours par lui 
qu'il triomphait. 

— Prince de Satsouma, dit-il bientôt en 
tendant la lettre au vieux seigneur, faites- 
nous, à haute voix, la lecture de ce divin 
écrit. 

Le prince de Satsouma lut ce qui suit : 

« Moi, le descendant direct des dieux qui 
fondèrent l* Japon, j'abaisse mes regards 
vers la terre et je vois que le temps s'est 
écoulé depuis la mort du fidèle serviteur de 
ma dynastie : Taïko-Sama, que mon prédé- 
cesseur avait nommé général en chef du 



LE PARJURE 113 

royaume.Le fils de ce chef illustre, quia rendu 
de grands services au pays, avait six ans 
quand son père mourut; mais le temps a 
marché pour lui comme pour tous, et il est 
aujourd'hui en âge de succéder à son père, 
c'est pourquoi je le nomme à son tour géné- 
ral en chef du royaume. 

« Dans quelques jours, des hommes du 
ciel iront lui annoncer solennellement mes 
volontés, afin que nui ne les ignore. 

« Maintenant, me reposant sur Fidé-Yori 
du soin do gouverner, je me replonge dans 
la mystérieuse absorption de mon rêve extra- 
humain. 

« Fait auDaïri, la dix-neuvième annéo du 
Nengo-Kai-Tio (1). 

« Go-Mitzou-No. » 

— Il n'y a rien à répliquer à ceci, dit 
Hiéyas en courbant la tête, le souverain 
maître a ordonné, j'obéis, je dépose les pou- 
voirs qui m'ont été confiés, et après -les insul- 
tes que j'ai subies je sais ce qu'il me reste à 
faire. Je souhaite que ceux qui ont conduit 
cette affaire ne se repentent pas un jour do 
l'avoir vu réussir, et que le pays n'ait pas à 
gémir sous le poids des calamités qui peuvent 
fondre sur lui, 

(i) 1614. 



114 l'usurpateur 

r 

Il sortit après avoir dit ces mots, et tous 
les seigneurs joyeux s'empressèrent autour 
du jeune siogoun et le félicitèrent. 

— C'est mon ami, mon frère Nagato qu'il 
faut féliciter, dit Fidé-Yori, c'est lui qui a 
tout fait. 

— Tout n'est pas fini, dit Nagato qui pa-. 
raissait soucieux, il faut signer sur-le-champ 
la condamnation à mort de lïiéyas. 

— Mais tu l'as entendu t ami? il a dit qu'il 
savait ce qu'il avait à faire, il procède en ce 
moment au Hara-Kiri. 

— C'est certain, dit le prince de Satsouma, 

— Il connaît le code de la noblesse, dit le 
prince d'Aki. 

— Oui, mais il méprise ses usages et ne s'y 
conformera pas, dit Nagato. Si nous ne con- 
damnons pas cet homme promptement il 
nous échappera, et une fois libre il est capable 
de tout oser. . 

Le prince de Nagato avait déployé un rou- 
leau de papier blanc et tendait un pinceau 
trempé dans l'encre au siogoun. 

Fidé-Yori semblait hésiter. 

— Le condamner ainsi sans jugement! di- 
sait-il. 

— Le jugement est inutile, reprit Nagato 
devant tout le conseil, il vient de se parjurer 

et de te manquer de respect; de plus, c'est un 
assassin. 



LE PARJURE 115 

— C'est le grand-père de ma femme, mur- 
mura le siogoun. 

— Tu répudieras ta femme, dit Nagato. 
Hiéyas vivant, il n'y a pas de tranquillité 
pour toi, pas de sécurité pour le pays. 

Fidé-Yori prit soudain le pinceau, écrivit 
la sentence et signa. 

Nagato remit L'ordre au général Sanada- 
Sayemon-Yoké-Moura, qui sortit aussitôt. 

Il revint bientôt, le visage bouleversé par 
la colère. 

— Trop tardl s'écria-t-il, le prince de Na- 
gato n'avait que trop raison : Hiéyas est en 
fuite. 



VIII 



LE CHATEAU D'OVARI 



Sur le rivage de l'océan Pacifique, au faîte 
d'une colline rocheuse, s'élève la forteresse 
des princes d'Ovari. Ses murailles, percées 
de meurtrières, se déploient en suivant les 
sinuosités du terrain. Elles sont masquées çà- 
et là par des groupes d'arbres et des buissons 
dont la fraîche verdure contraste heureuse- 
ment avec les parois déchirées des roches 
couleur de rouille. De loin en loin se dresse 
une tour carrée dont la base s'élargit comme 
le pied d'une pyramide; un toit aux bords re- 
levés la recouvre. 

Bu sommet de la forteresse la vue est admi- 
rable. Une petite baie s'arrondit jusqu'au 
pied de la colline et offre un abri sûr aux 
jonques et aux barques qui fendent en tous 
sens l'ëau limpide; plus loin, les flots bleus 
de l'océan Pacifique se déroulent et tracent 
à l'horizon une ligne rigide , d'un azur plus 
sombre. Du côté de la terre, les premières 
ondulations d'une chaîne de montagne» 



#- 



LB CHATEAU D'OVARI H 7 

bossellent le sol ; des rochers que la mousse 
velouté le parsèment, et les hautes collines, 
par places , sont cultivées jusqu'à leur 
faîte. D'un mont à l'autre une vallée se 
creuse, laissant voir un village tapi à l'om- 
bre d'un petit bois, près d'un ruisseau , puis 
au fond do nouvelles collines ferment la 
vallée. 

Une route large et bien entretenue circule 
entre les mouvements de terrain et passe 
au pied du château d'Ovari. Cette route, que 
l'on nomme le Tokaïdo, fut construite par 
Taïko-Sama ; elle sillonne tout l'empire en 
traversant les domaines des Daïmios et est 
soumise uniquement à la juridiction du sio- 
goun. 

Le prince qui- régnait sur la province 
d'Ovari résidait alors dans son château. 

Vers la troisième heure après midi, le jour 
où Hiéyas s'enfuyait d'Osaka, la sentinelle 
placée sur la plus haute tour du palais d'Ovari 
cria qu'elle apercevait une troupe de cavaliers 
galopant sur le Tokaïdo. Le prince était 
à ce moment dans une des cours du château, 
accroupi sur ses talons, les mains appuyées 
sur ses cuisses; il assistait à une leçon de 
Hara-Kiri que prenait son jeuno fils. 

L'enfant, assis sur une natte au milieu de 
la cour, tenait à deux mains un sabre court 
non affilé et levait son joli visage naïf, mais 

7* 



T 

1 



118 l'usurpateur 

déjà grave, vers son instructeur, assis en face 
de lui. Des femmes regardaient du haut d'un e 
galerie, et leurs toilettes faisaient des taches 
joyeuses sur les teintes claires des boiseries 
découpées; des papillons énormes étaient bro- 
. dés sur leurs robes ou . bien des oiseaux, des 
fleurs ou des disques bariolés, toutes avaient 
la tête hérissée de grandes épingles en écaille 
blonde. Elles caquetaient entre elles avec 
mille minauderies charmantes. 

Dans la cour, appuyée contre le support 
d'une lanterne de bronze, une jeune fille, 
étroitement serrée dans sa robe de crêpe bleu 
de ciel, dont tous les plis étaient rejetés en 
avant, ûxait son regard distrait sur le petit 
seigneur; elle avait à la main un écran sur 
lequel était peint un colibri. 

— Tiens le sabre vigoureusement, disait 
l'instructeur, appuie-le par la pointe au- 
dessous des côtes du côté gauche, aie soin 
que le tranchant de la lame soit tourné 
vers la droite. Maintenant, serre bien la 
poignée dans ta main et pèse de toutes 
tes forces, puis vivement, sans cesser d'ap- 
puyer^ ramène l'arme horizontalement vers 
ton côté droit, de cette façon tu te fendras le 
corps selon les règles. 

L'enfant exécuta le mouvement avec une 
telle violence, qu'il déchira son vêtement. 

— Bien ! bien ! s'écria le prince d'Ovari 



\ 



LE CHATEAU tfOVARI U9 

en se frappant les cuisses avec ses mains ou- 
vertes, le petit a de l'audace! 

En même temps, il leva les yeux vers les 
femmes penchées hors de la galerie e£ leur 
communiqua son impression par un signe 
de tête. 

— Il sera brave, intrépide comme son 
père, dit l'une d'elles. 

C'est alors que l'on vint prévenir le prince 
de l'apparition sur la route royale d'un 
groupe de cavaliers. 

~ Sans doute un seigneur voisin yient me 
visiter incognito, dit le prince, ou bien ces 
cavaliers sont simplement des voyageurs qui 
passent; en tous cas il n'y a pas lieu d'inter- 
rompre la leçon. 

L'instructeur fit alors énumérer à son 
élève les événements qui obligent un homme 
de noble race à s'ouvrir le ventre : avoir en- 
couru la disgrâce du siogoun, ou reçu de lui 
une réprimande en public, s'être déshonoré, 
s'être vengé d'une insulte par l'assassinat, 
avoir volontairement ou non laissé échapper 
des prisonniers confiés à votre garde, et mille 
autres cas délicats. 

— Ajoutez , dit le prince d'Ovari , avoir 
manque de respect à son père. D'après mon 
avis , un fils qui insulte »ses parents ne 
peut expier ce crime qu'en accomplissant le 
Hara-Kiiï. 



1?0 l'usurpateur 

Il jeta on mémo temps aux femmes un 
nouveau coup d'œil qui signifiait : il est bon 
d'inspirer aux enfants la terreur de l'autorité 
paternelle. 

A co moment un grand bruit do chevaux 
piaffant sur les dalles se fit entendre dans 
une cour voisine, et une voix impérieuse 
cria : 

— Qu'on lève les ponts-levis ! qu'on forme 
les portes ! 

Le prince d'Ovari se dressa vivement : 

— Qui donc commande ainsi chez moi? 
dit-il. 

— C'est moi ! répondit la même voix. 

Et en même temps un groupe d'hommes 
pénétrait dans la seconde cour. 

— Le régent ! s'écria le prince d'Ovari en 
se prosternant. 

— Relève-toi, ami, dit Hiôyas avec un 
sourire amer, je n'ai plus flvoit aux honneurs 
que tu me rends; je suis, pour le moment, 
toii égal. 

— Que se passe-t-ii? demanda le prince 
avec inquiétude. 

— Congédie tes femmes, dit Hiôyas. 
Ovari fit un signe : les femmes dispa- 
rurent. 

— Emmène ton frère, Omiti, dit-il à la 
jeune fille qui avait affreusement pâli à l'en- 
trée de Hièyas. 



LE CHATEAU D'OVAfU 121 

— Ta fille se nomme Omiti? s'écria 
celui-ci dont le visage s'empourpra subite- 
ment. 

— Oui,, maître. Pourquoi cette question ? 

— Rappelle-la, je te prie. 

Ovari obéit. La jeune fille revint trem- 
blante, les yeux baissés. 

Hiêyas la regarda fixement avec une ex- 
pression de visage effrayante pour qui con- 
naissait cet homme. La jeune fille releva la 
tête cependant, et l'on put lire dans ses yeux 
une intrépidité invincible, une sorte de re- 
noncement à soi-même et à la vie. 

— C'est toi qui nous as trahis, dit Hiéyas 
d'une voix souîde. 

— Oui, dit-elle. 

— Que signifie ceci? s'écria le prince 
d'Ovarl en faisant un soubresaut. 

— Gela veut dire que le complot si bien 
ourdi derrière les murs de ce château, si mys- 
térieusement dérobé h tous, elle l'a surpris 
et dévoilé. 

— Misérable ! s'écria le prince en levant 
le poing sur sa fille. 

— Une femme, une enfant, enrayant un 
projet politique ! reprit Hiéyas. Un vil caillou 
qui vous fait trébucher et vous précipite à 
terre, c'est dérisoire ! * 

~ Je te tuerai ! hurla Ovari. 

— Tuez-moi, qu'importe, dit la jeune fille, 



>■.. 



/ 



122 ^usurpatbur 

j'ai sauvé le roi. Sa vie no vaut-olle pas Ja 
mienne ? Depuis longtemps, j'attendais votre 
vengeance. 

— Tu n'attendras plus longtemps, dit le 
princo en la saisissant à la gorge* 

— Non, ne la tue pas, dit Hiéyas ; je me 
charge de son supplice. 

— Soit, dit Ovari, je te l'abandonne. 

— C'est bien, dit Hiéyas, qui fit signe à 
Faxibo de ne pas perdre de vue la jeune fille. 
Mais laissons ce qui est passé; regardons 
vers l'avenir. M'es-tu toujours dévoué ? • 

— En peux-tu douter, maître? et ne dois- 
je pas désormais réparer le tort que t'a fait 
l'un des miens à mon insu ? * 

— Ecoute alors : un complot vient do 
m'arracher brusquement le pouvoir. J'ai pu 
échapper à la mort qui m'attendait et j'ai fui 
me dirigeant vers ma principauté do Micava. 
Tes domaines sont situés entre Osaka et ma 
province, ta forteresse domine la mer et 
elle peut barrer le chemin aux soldats venant 
d'Osaka, c'est pourquoi je me suis arrêté ici 
pour te dire d'assembler tes troupes le 
plus promptement possible et de mettre le 
pays en état de défense. Ferme le château 
fort. Je resterai ici où je suis à l'abri d'un 
coup de main, tandis que mon fidèle compa- 
gnon Ïno-Kamo-No-Kami (Hiéyas désigna 
un seigneur de sa suite, celui-ci salua pro- 



VB CHATEAU D'OVARI 123 

fondement lo prince d'Ovari qui lui rendit 
son salut) gagnera lo château do Mica va, 
fortifiera toute la province et donnera l'alarme 
à tous les princes mes alliés, 

— Je suis ton esclave, maître *, dispose do 
moi. 

— Donne donc sur-le-champ des ordres 
à tes soldats. 

Le prince d'Ovari s'éloigna. 

Des serviteurs firent entrer les hôtes de 
leur maître dans des salons frais et aérés ; 
ils leur servirent dû thé, des sucreries et 
aussi un léger repas. 

Bientôt Ino-Kamo-No-Kami prit congé de 
Hiéyas qui lui donna ses dernières instruc- 
tions, et emmenant avec lui deux des sei- i 
gneurs qui les avaient accompagnés, il re- 
monta à cheval et quitta le château. 

Hiéyas appela Faxibo. 

Celui-ci était occupé à dévorer un gâteau 
au miel, tout en ne quittant pas des yeux 
Omiti, assise dans un coin de la salle. 

— Saurais-tu te déguiser au point de n'être 
pas reconnu? lui demandà-t-il. 

— Au point que toi-même ne me recon- 
naîtrais pas, dit Faxibo. 

— Eh bien ! demain matin, tu retourneras 
à Osaka et tu t'arrangeras de façon à savoir ce 
qui se passe au palais. D'ailleurs tu voyage- 
ras avec une femme. 



124 t/USimPATEUR 

Hiéyas so pencha à l'oreille do l'ancien 
palefrenier et lui parla bas. 

Un mauvais sourire effleura les lèvres de 
Faxibo. 

— Bien ! bien ! dit-il, demain au jour je se- 
rai prêt à partir. 



IX 



LA MAISON DE THÉ 



Dans un dos faubourgs d'Osaka, non loin 
de la plago qui laisse glisser vers la mer la 
pente lisse de son sable blanc, s'étendait un 
vaste bâtiment dont les toitures, de hauteurs 
inégales, dépassaient le niveau des habi- 
tations environnantes, La façade do cette 
maison s'ouvrait' largement sur une rue po- 
puleuse, toujours encombrée et pleine do 
tumulte. 

Le premier étage montrait de grandes fe- 
nêtres fermées par des stores de couleurs 
vives, fréquemment projetés en avant sous la 
poussée que leur imprimaient des jeunes 
femmes curieuses, dont on entendait les éclats 
de rire. 

A l'angle des toits flottaient des ban- 
deroles et pendaient de grosses lanternes en 
forme de losange, le rez-de-chaussée était 
formé d'une largo galerie ouverte sur la ruo 
et protégée par un toit. Trois grands carac- 
tères noirs sur un panneau doré, formaient 



126 l'usurpateur 

l'enseigno de rétablissement, elle était ainsi 
conçue ; A l'Aurore, Thé el saké. 

Vers le milieu du jour la galerie est en- 
combrée de consommateurs; ils sont assis, 
les jambes repliées, sur la natte qui couvre 
le plancher, ils boivent du saké, ou cachent 
leur visage dans le nuage de vapeur qui 
s'élèvo de la tasse de thé sur laquelle ils 
soufflent. Des femmes coquettement vêtues, 
fardées avec soin, circulent gracieusement 
entre les groupes, transportant la boisson 
chaude. Au fond l'on aperçoit les fourneaux 
fumants et de jolies porcelaines rangées sur 
des étagères de laque rouge. 

A chaque instant, des passants, des por- 
teurs de cangos, des hommes chargés de far- 
deaux, s'arrêtent un moment, demandent h 
boire, payent et repartent. 

Quelquefois c'est une dispute qui prend 
naissance devant l'auberge et dégénère on 
combat, au grand plaisir des consomma- 
teurs. 

Voici justement un colporteur qui vient 
de heurter un marchand de poulpes et de co- 
quillages, la corbeille qui contenait le pois- 
son est renversée et toute la pêche, souillée 
de poussière, gît sur le sol. 

Les injures pleuvent de part et d'autre, la 
circulation est interrompue, la foule s'amasse 
ou prend parti pour l'un ou pour l'autre des 



i 
l 



LA MAlSOiN DK THÉ 127 

adversaires, ot bientôt deux camps sont prêts 
h on venir aux mains. 
Mais do tous côtés los assistants crient : 

— Le câble! le câble! pas do combat} 
qu'on aille chercher un câble. 

Quelques personnes s'éloignent en cou- 
rant, entrent dans plusieurs maisons et finis- 
sent par trouver ce qu'elles cherchent, elles 
reviennent avec une grosse corde. 

Alors les spectatews se rangent le long 
des maisons, laissant la place libre à ceux 
qui veulent lutter. Ceux-ci saisissent la 
corde à deux mains, ils sont quinze d'un 
côté, quinze de l'autre, et se mettent à tirer 
de toutes leurs forces. La corde se tend, fris- 
sonne, puis demeure immobile. 

* 

— Courage ! tenez ferme ! ne lâchez pas ! 
crie-t-on de tous côtés. 

Cependant, après avoir longtemps lutté 
contre la fatigue, un des partis abandonne 
brusquement la corde. Les vainqueurs tom- 
bent simultanément, les uns sur les autres, 
les jambes en l'air, au milieu des cris et des 
éclats de rire de la foule. 

Néanmoins on se porte à leur secours, on 
les aide à se relever, puis la réconciliation 
des deux camps ennemis va se sceller par des 
libations de saké. 

L'auberge est envahie, et les servantes ne 
savent plus que devenir* 



t**G*-** 



128 l/USURPATEim 

A ce moment un vieillard qui tient une 
jeune fille par la main parvient h arrêter au 
passage une fille de l'auberge et à la retenir 
par sa manche, 

— Je voudrais parler au maître do l'éta- 
blissement, dit-il. 

— Vous choisissez bien le moment, dit la 
servante en éclatant de rire. 

D'un geste brusque, elle se dégago et s'é- 
loigne sans écouter davantage le vieillard, 

— J'attendrai, dit-il. 

On défonce un tonneau de saké, et les 
joyeux buveurs causent et rient bruyam- 
ment. 

Mais tout à coup le silence s'établit, on a 
entendu le son clair d'une flûte et les vibra- 
tions d'un instrumenta cordes. Getto musique 
vient des appartements d'en haut. 

— Ecoutez! écoutez! dit-on. 

Quelques passants s'arrêtent et prêtent l'o- 
reille. 

Une voix de femme se fait entendre. On 
distingue nettement les paroles de la chan- 
son : 

a Lorsque Iza-Na-Gui fut descendu sur la 
terre, sa compagne, Iza-Na-Mi, le rencontra 
dans un jardin. 

« — Quel bonheur de voir un aussi beau 
jeune homme ! s'écria- t-elle. 

« Mais le dieu, mécontent, répondit ; 



%- 



LA MAISON DB THÊ 129 

•w 

« — H n'est pas convenable que ce soit la 
femme qui ait parlé la première. Reviens a 
ma rencontre. 

« Ils se quittèrent et se rejoignirent de 
nouveau. 

« — Quel plaisir de rencontrer une aussi 
jolie fille ! dit alors Iza-Na-Gui, 

* — Lequel des deux a parlé le premier? » 

La voix se tut. L'accompagnement se prt>-, 
longea quelques instants encore. 

Une discussion s'établit parmi les buveurs. 
Ils répondaient à la question posée par la 
chanteuse. 

— C'est le dieu qui a été salué d'abord, di- 
saient les uns. 

— Non! non! c'est la déesse! criaient les 
autres. La volonté du dieu a annulé le pre- 
mier salut. 

— L'a-t-il annulé ? 

— Sans doute! sans doute! Ils ont recom- 
mencé comme si rien n'avait eu lieu. 

— Ce qui n'empêche que ce qui a été a 
été, et que la femme a parlé la première. 

La discussion menaça de s'envenimer; 
mais tout se termina par un plus grand nom- 
bre de tasses vidées. Bientôt la cohue s'é- 
claircit, et l'auberge redevint paisible; 

Une servante aperçut alors le vieillard ap- 
puyé contre une eblonnetto et tenant tou- 
jours la jeune fille par la main. 



130 L'USURPATEUR 

— Vous voulez du thé, ou du saké? de- 
manda la servante. 

— Je veux parler au chef do la maison de 
thé, dit l'homme. 

La servante jeta un regard sur le vieillard. 
Il avait la tête couverte d'un grand chapeau 
de jonc tressé, pareil au couvercle d'un pa- 
nier rond; son costume, très-usé, était en co- 
tonnade brune ; il tenait à la main un éven- 
tail sur lequel était indiquée la route à suivre 
de Yédo à Osaka, la distance d'un village à 
l'autre, le nombre et l'importance des au- 
berges. La servante regarda la jeune fille. 
Celle-ci était pauvrement vêtue. Sa robe, 
d'un bleu passé, était déchirée et sale. Un 
morceau d'étoffe blanche, enroulé autour de 
sa tête, cachait à demi son front. Elle s'ap- 
puyait sur un parasol noir et. rose dont le 
papier était arraché çà et là ; mais cette jeune 
fille était singulièrement belle et gra- 
cieuse. 

— Vous venez pour une vente? dit la fille 
d'auberge. 

Le vieillard fit signe que oui. 

— Je vais prôveuir le maître. 

Elle s'éloigna et revint bientôt. Le maître 
la suivait. 

C'était un homme d'une laideur repous- 
sante : ses petits yeux noirs et louches se lais- 
saient à peine voir entre l'étroite fissure des 



t \ 



LA MAISON DB THÉ 131 

paupières ridiculement bridées; sa bouche, 
très-éloignée d'un nez long et anguleux, dé- 
meublée de dents et surmontée de quelques 
poils roides et clairsemés, donnait une' ex- 
pression piteuse et sournoise à son visage 
marqué do la petite vérole. 

— Tu veux to débarrasser de cette petite? 
dit-il en faisant rouler une de ses prunel- 
les, tandis que l'autre disparaissait à l'en- 
coignure de son nez. 

— Me débarrasser de mon enfant, s'écria 
le vieillard. Je ne veux me séparer d'elle que 
pour la mettre h l'abri de la misère. 

— Malheureusement, j'ai plus de femmes 
qu'il n'est nécessaire et toutes sont pour le 
moins aussi jolies que celle-ci. Ma maison 
est au complet. 

— Je verrai ailleurs, dit le vieillard en 
faisant mine de s'en aller. 

— Ne te presse pas tant, dit l'homme, 
si tes prétentions ne sont pas exorbitantes 
nous pourrons nous entendre. 

Il lui fit signe de le suivre dans la salle à 
l'entrée de laquelle il se tenait ; cette salle 
qui donnait sur un jardin était déserte. 

— Que sait-elle faire la fillette, voyons ? 
dit l'affreux louche. 

— Elle sait broder, elle sait chanter et 
jouer de plusieurs instruments; elle peut 
même composer un quatrain. 



• ^ 



>i 



132 . L'USURPATEUR 

— Ahl ah I est-ce bioa vrai? et quel pri; 

en veux-tu? 

— Quatre kobangs. 
L'aubergiste allait s'écrier î « Pas plus », 

mais il se retint. 

— C'est ce que j'allais l'offrir, dit-il. I 

— Eh bien, c'est convenu, dit le vieillard j \ 
je te la loue pour tout ce que tu voudras en 

faire pendant l'espace de viugt années. 

L'acheteur se hâta d'aller chercher un rou- 
leau de papier et des pinceaux*, il rédigea le 
traité que le vieillard signa sans hésiter. 

La jeune fille gardait une altitude de sta- 
tue, elle ne jeta pas un regard au vieillard 
qui feignait d'essuyer une larme en empo- 
chant les kobangs. 

Avant de sortir, il se pencha vers l'oreille 
de l'aubergiste et lui dit : - 

— Déile-toi d'elle, surveille-la, elle cher- 
chera à s'échapper. 

Puis il quitta la maison de thé de l'Aurore, 
et quiconque, lorsqu'il tourna l'angle de la 
rue, l'eût vu changer de pas en se frottant les 
mains et dépasser les plus alertes, eût peut- 
être suspecté l'authenticité do sa vieillesse et 
de sa barbe blanche. 



* 



X 



LE RENDEZ-VOUS 



Le prineo do Nagato est étendu sur un 
matelas de satin noir, il enfonce un de ses 
coudes dans un coussin et livre son autre 
bras à un médecin accroupi auprès de lui. 

Le médecin lui ta te le pouls. 

Au chevet du prince, Fidô-Yori, assis sur 
une pile de nattes, fixe son regard inquiet 
sur le visage fripé mais impénétrable du 
médecin. 

Une énorme paire de lunettes, aux verres 
tout ronds et encadrés de noir, donne une 
expression étrange ot comique au visage sé- 
rieux du respectable savant. 

Près de l'entrée de la chambre, Loo est age- 
nouillé, le front penché vers le sol, à cause 
de la présence du roi; il s'amuse à compter 
les brins d'argent qui frangent le tapis. 

— Le danger est passé, dit enfin le méde- 
cin, les blessures sont fermées, et cependant 
la fièvre persiste pour une cause que je ne 
puis m'expliquer. 

8 



i 34 l'usurpateur 

* 

— Je vais te l'expliquer, moi, dit le 
prince en retirant vivement son bras, c'est 
l'impatience d'être cloué sur ce lit et de ne 
pouvoir courir librement au grand air, 

— Gomment, ami, dit le siogoun, lorsque 
moi-même je viens partager ta captivité, tu 
es si impatient d'être libre? 

— Tu sais bien, cher seigneur, que c'est 
pour ton service que j'ai hâte de m'éloigner ; 

* le départ de l'ambassade que tu envoies à 
Kioto ne peut être indéfiniment retardé. 

— Pourquoi m'as-tu demandé comme 
une grâce d'être le chef de cette ambas- 
sade? 

— N'est-ce pas mon bonheur de te servir ? 

— Ce n'est pas là ton seul motif, dit Fidé- 
Yori en souriant. 

— Tu fais allusion à mon amour supposé 
pour Fatkoura, pensa Nagato qui sourit aussi. 

— Si le prince est raisonnable, s'il fait ces- 
ser cette surexcitation qui l'épuisé, il pourra 

" partir dans trois jours, dit le médecin. * 

— Merci 1 s'écria Nagato, ceci vaut mieux 
que toutes tes drogues. 

— Mes drogues ne sont pas h dédaigner, 
dit le médecin, et tu prendras encore celle 
que je vais t'envoyer. . 

Puis il salua profondément le roi et son no- 
ble malade et se retira. 

— Ah ! s'écria Fidé-Yori quand il fut seul 



I *■ 



LE RENDEZ-VOUS 135 

avec son ami, ton impatience à partir me 
prouve que l'on ne m'avait pas trompé, tu es 
amoureux* Ivakoura, tu es aimé, tu es heu- 
reux ! 

Et il poussa un long, un profond soupir. 

Le prince le regarda, surpris de ce soupir 
et s'attendant à une confidence, mais le jeune 
homme rougit un peu et changea de conver- 
sation. 

— Tu vois, dit-il en ouvrant un volume 
qu'il tenait sur ses genoux, j'étudie le livre 
des lois, je cherche s'il n'a pas hesoin d'être 
épuré, adouci. 

— Il contient un article que je te conseille 
de supprimer, dit Nagato. 

— Lequel? 

— Celui qui a trait au suicide mutuel par 
amour. 

— Gomment est-il donc? dit Fidé-Yorî en 
feuilletant le livre. Ah l voici : « Lorsque 
deux amants se jurent de mourir ensemble 
et s'ouvrent le ventre, leurs cadavres sont 
saisis par la justice. Quand l'un des deux 
n*est pas blessé mortellement, il est traité 
comme assassin de l'autre. Si tous les deux 
survivent à leur tentative do suicide, ils sont 
mis au rang des réprouvés. » 

— G'est inique, dit Nagato } n'a-t*on pas 
le droit d'échapper par la mort à une dou- 
leur par trop vive ? 



136 l'usurpateur 

— Il est une religion qui dit que non, mur- 
mura Fidô-Yori. 

— Celle des bonzes d'Europe ! celle dont 
tu as embrassé la doctrine d'après la rumeur 
publique, dit Nagato en tâchant de lire dans 
les yeux de son ami. 

— J'ai étudié cette doctrine, Ivakoura, dit 
le Biogoun, elle est touchante et pure et les 
prêtres qui renseignent se montrent pleins 
d'abnégation. Tandis que nos bonzes necher- 
chent qu'à s'enrichir, ceux-là méprisent les 
richesses. Et puis, vois-tu, je ne puis oublier 
la scène terrible à laquelle j'assistai autre- 
fois, ni le courage sublime des chrétiens su- 
bissant les horribles tortures que mon père 
leur fit appliquor. J'étais enfant alors, on me 
fit assister à leur suppl ice pour m'enseigner, 
disait-on, comment il fallait traiter ces gens- 
là. C'était près de Nakasaki, sur la col- 
line. Ce cauchemar troublera toujours mes 
nuits. Des croix étaient plantées sur les pen- 
tes en si grand nombre, que la colline sem- 
blait couverte d'une forêt d'arbres morts. 
Parmi les victimes, auxquelles on avait coupé 
le nez et les oreilles, marchaient trois jeunes 
enfants, il me semblo les voir encore, défigu- 
rés, sanglants, qui montrèrent uneinlrépiditô 
étrange devant la mort. Tous les malheureux 
furent attachés sur des croix et on leur perça 
le corps avec des lances; le sang ruisselait, 



LE RENDEZ-VOUS 137 

les victimes ne so plaignaient pas ; en inon- 
rant, elles priaient le ciel de pardonner à leurs 
bourreaux. Les assistants poussaient des cris 
affreux, et moi, tout effraye, je criais avec 
eux et je cachais mon visage sur la poitrine 
du prince de Mayada qui me tenait dans ses 
bras; bientôt, malgré les soldats qui les re- 
poussaient et les frappaient de leurs lances, 
les spectateurs de cette horrible scène se 
précipitèrent sur la colline pour se disputer 
quelques reliques de ces martyrs, qu'ils lais- 
sèrent nus sur les croix. 

Tout en parlant, le siogoun continuait h 
feuilleter le livre* 

— Justement, dit-il avec un mouvement » 
d'effroi, voici redit rendu par mon père et "^ 
ordonnant le massacre : 

« Moi, Taïko-Sama, j'ai voué ces hommes 
à la mort, parce qu'ils sont venus au Japon, 
se disant ambassadeurs, quoiqu'ils ne le fus- 
sent pas; parce qu'ils ont demeuré sur mes 
terres sans ma permission, et prêché la loi 
des chrétiens, contrairement à ma défense. 
Je veux qu'ils soient crucifiés à Nakasaki. » 

Fidé*Vori arracha cette page et quelques 
pages suivantes, contenant des lois contre les 
chrétiens. 

— J'ai trouvé ce qu'il fallait retrancher de 
ce livre, dit-il* 

— Tu fais bien, maître, do couvrir de ta 

s. 



«Jt 



e : 



433 J,' USURPATEUR 

protection ces hommes doux et inoffensifs, 
dit Nagato, mais prends garde que le bruit 
qui glisse de bouche en bouche et t'accuse 
d'être chrétien ne prenne de la consistance 
et que tes ennemis ne s'en servent contre loi. 

— Tu as raison, ami, j'attendrai que ma 
puissance soit fermement établie pour décla- 
rer mes sentiments et racheter autant qu'il 
me sera possible le sang versé sous me3 
yeux. Mais je vais, te quitter, cher malade, 
tu te fatigues et le médecin t'a ordonné le 
repos. Aie patience, ta convalescence touche 
à sa un. 

Le siogoun s'éloigna en jetant à son ami 
un affectueux regard. 

Dès qu'il fut sorti, Loo se releva enfin; il 
Milla, s'étira et fit mille grimaces. 

— Allons, Loo, dit le prince, va courir un 
peu dans les jardins, mais ne jette pas de 
pierres aux gazelles et n'épouvante pas mes 
canards do la Chine. 

Loo s'enfuit. 

Lorsqu'il fut seul, le prince tira vivement 
de dessous son chevet une lettre enfermée 
dans un sachet de satin vert ; il la posa sur 
son oreiller, y appuya sa joue et ferma les 
yeux pour dormir. 

Cette enveloppe était celle que lui avait 
donnée la Kisaki; il la conservait comme un 
trésor, et sa seule joie était d'en respirer le 



LE RBNDBZ-YOUS 139 

léger parfum. Mais, à son grand chagrin, il 
lui semblait que, depuis quelques jours, co 
parfum s'évaporait; peut-être, habitué à le 
respirer, ne le sentait-il plus aussi vivement. 

Tout à coup le prince se redressa ; il son- 
geait qu'à l'intérieur de l'enveloppe, ce par- 
fum si subtil, si délicieux, s'était sans doute 
mieux conservé. Il rompit le sceau qu'il n'a- 
vait pas encore touché, croyant que l'enve- 
loppe était vide; mais, à sa grande surprise, 
il en tira un papier couvert de caractères. 

Il poussa un cri et essaya de lire, mais en 
vain. Un voile rouge frissonnait devant ses 
yeux, le sang sifflait à ses oreilles; il eut 
peur de s'évanouir et reposa sa tête sur l'o- 
reiller. Il parvint cependant à se calmer et 
reporta ses yeux sur récriture. C'était un 
quatrain élégamment combiné. Le prince îe 
lut avec une émotion indicible : 

« Deux fleurs s'épanouissent sur les bords 
d'un ruisseau. Mais, hélas l le ruisseau les 
sépare. 

« Dans chaque corolle s'arrondit une 
goutte de rosée, Ame brillante de la fleur. 

« L'une d'elles, le soleil la frappe. Il la fait 
resplendir. Mais elle songe : pourquoi ne 
suis-je pas sur l'autre rive? 

« Un jour, ces fleurs s'inclineront pour 
mourir. Elles laisseront tomber comme un 
diamatit leur âme lumineuse. Alors les deux 



X 



140 



L'USURPATEUR 



gouttes do rosée pourront se rejoindre et se 
confondre. » 

— C'est un rendez-vous qu'elle me donne, 
s'écria le prince, plus loin, plus tard, dans 
l'autre vie. Elle a donc deviné mon amour ! 
elle m'aime donc! mort, ne pourrais-tu 
te hâter? ne pourras-tu rapprocher l'heure 
céleste de notre réunion? 

Le prince put se croire exaucé, car, se ren- 
versant sur les coussins, il perdit connais- 
sance. 



• ! 



XI 



LES CAILLES GUERRIÈRES 



Dans un adorable paysage au milieu d'un 
bois louflu. la résidence d'été de la Kisaki 
élève ses jolies toitures en écorces dorées. 
L'épais feuillage des arbres prodigieusement 
hauts semble s'écarter à regret pour faire 
place à ces toits brillants, qui se projettent 
tout autour du palais et abritent une large 
verandah dont le sol est couvert de tapis et jon- 
ché de coussins de soie et de satin brodés d'or. 

■La vue ne peut s'étendre bien loin et l'ha- 
bitation est comme enfermée par la végéta- 
tion aux fraîches transparences. De sveltes 
roseaux, couleur d'émeraudé, laissent flotter 
comme des banderoles leurs étroit03 feuilles 
qui semblent vouloir se détacher de la tige 
et dressent un panache argenté et flocon- 
neux. Des buissons d'orangers s'épanouissent 
près des hauts bambous et mêlent leurs fleurs 
odorantes aux fleurs rouges des cerisiers sau- 
vages. Plus loin, des camélias énormes esca- 
ladent les arbres v à. leurs piecl9 de larges 



y 






142 l'usurpateur 

a. 

feuilles rouges couvertes d'un fin duvet se 
déploient auprès de hautes bruyères si déli- 
cates, si légères qu'elles semblent des touffes 
de plumes vertes. Au-dessus do ce premier 
étage de verdure, les palmiers, les bana- 
niers, les chênes, les cèdres entrecroisent 
leurs branches et forment un réseau inextri- 
cable à travers lequel la lumière filtre teintée 
de mille nuances. 

Un ruisseau glisse lentement sur un lit do 
mousse épaisse, et son cristal fluide est légè- 
rement troublé par une poule d'eau, au char- 
mant plumage, qui l'effleure en poursuivant 
une libellule, dont le corps grêle jette des 
éclats de métal. 

Mais plus que les fleurs environnantes, 
plus que le velours de la mousse et les lueurs 
argentées du ruisseau, les toilettes des femmes 
qui occupent la verandah sont brillantes et 
splendides» 

La Kisaki, environnée de ses femmes fa- 
vorites et de quelques jeunes seigneurs, lès 
plus nobles de la cour, assiste à un combat 
de cailles. 

À cause de la chaleur, la souveraine porte 
une robe légère en gaze de soie couleur 
pigeon des montagnes, nuance de vert qu'elle 
seule peut porter. Au lieu des trois lames 
d'or de sa couronne, elle a posé sur sa che- 
velure trois marguerites aux pétales d'argent. 



LES CAILLES GUERRIÈRES 143 

Au-dessus de son oreille gauche, de la tête 
d'une longue épingle enfoncée dans ses che- 
veux, pend au bout d'une chaînette d'or une 
grosse perle d'une rare beauté et parfaitement 
ronde. 

La Kisaki, penchée par dessus la balus- 
trade, suit avec attention la lutte acharnée 
de deux cailles qui combattent déjà depuis 
longtemps. 

Deux jeunes garçons, vêtus d'un costume 
semblable, différent par la couleur, sont ac- 
croupis sur les talons en face l'un de l'autre, 
surveillant le duel des jolis oiseaux, prêts à 
relever les morts et à mettre en présence de 
nouveaux combattants. 

— Combien j'ai peu de chance de gagner, 
dit un seigneur au visage spirituel, moi qui 
ai osé parier contre ma souveraine ! 

— Tu es le seul qui ait eu cette audace, 
Simabara, dit la Kisaki, mais si tu gagnes, 
au prochain combat je suis sûre que tous pa- 
rieront contre moi. 

— Il pourrait bien gagner, dit le prince 
de Tsusima, époux de la belle Iza-Farou-No- 
Kami. 

— Gomment! s'écria la Kisaki, suis-je 
donc si près de perdre ? 

— Vois, ton champion faiblit. 

— Courage! encore un effort! courage, 
petite guerrière ! dit la reine» 



i44 l'usurpateur 

Les cailles, les plumes hérissées, le cou 
allongé, s'arrêtèrent un instant, se regardant 
immobiles, puis s'élancèrent de nouveau. 
L'une d'elles tomba. 

— Ah! c'est fini, s'écria la Kisaki se rele- 
vant, elle est morte! Simabara a gagné. 

Des jeunes filles apportèrent des sucreries 
et des friandises de toutes sortes, du thé 
cueilli sur les montagnes voisines, et les jeux 
cessèrent un instant. — 

Alors nn page s'approcha de la Kisaki et 
lui dit que, depuis quelques minutes, un mes- 
sager était là, apportant des nouvelles du pa- 
lais. 

— Qu'il vienne, dit la souveraine. 
Lo messager s'avança et so prosterna. 

— Parle, dit la Kisaki. 

— Lumière du monde, dit l'homme, l'am- 
bassade du siogoun est arrivée. 

— Ah! dit vivement la Kisaki. Et quels 
sont les princes qui la composent? 

— Les princes de Nagato, de Satsouma, 
d'Ouésougui, de Satakô. 

— C'est bien ! dit la Kisaki en faisant un 
geste pour congédier le messager. Ces sei- 
gneurs vont s'ennuyer en attendant le jour 
do l'audience, continua-t-elle en s'adressant 
aux princes réunis autour d'elle; le Mikado, 
mon divin maître, est avec toutes ses femmes 
et toute sa cour au palais d'été; le daïri est à 



4 _ < 

LES CAILLES GOBRIUÊRES 145 

peu près désert. Tsusiraa, va donc chercher 
ces princes et conduis-les ici, ils prendront 
part à nos jeux. Qu'on prépare à leur inten- 
tion quelques pavillons dans l'enceinte de la 
résidence, ajouta-t-elle en se tournant vers 
ses femmes. 

Les ordres furent transmis à l'intérieur de 
la maison, et le prince de Tsusima, après 
s'être incliné profondément, s'éloigna. 

Le daïri n'était distant du palais d'été que 
d'une demi-heure de marche, il fallait donc 
une heure pour y aller et en revenir. 

— Préparez un nouveau combat, dit la 
KisaUi. 

Les oiseliers crièrent les noms des combat- 
tants : 

— L'Ergot-d'Or ! 

— LoRival-de-1'Eclair! 

— L'Ergot-d'Or, c'est un inconnu, dit la 
souveraine ; jo parie pour le Rival-de*l'E- 
clair ; je le crois invincible : il a tué Bec-de- 
Gorail, qui avait massacré de nombreux ad- 
versaires. . 

Tous les assistants parièrent avec la reine. 

•— S'il en est ainsi, dit-elle en riant, je 
parie seule contre vous tous; je m'associe à 
la fortune do l'Ergot-d'Or. 

La lutte commença : le Rival-de-1'Eclair 
s'élança avec la vivacité qui lui avait valu 
son nom. D'ordinaire, au premier choc, il 

T. !.. 9 



r 



146 



l'usurpateur 



mettait son adversaire hors de combat; mais, 
cette fois, il se recula en laissant quelques 
plumes au bec de son antagoniste qui n'avait 
pas été atteint. 

— Bien I bien I s'écria-t-on de tous côtés. 
L'Ergot-d'Or débute à merveille ! - 

Quelques seigneurs s'accroupirent sur leurs 
talons pour suivre le combat de plus près. 

Les oiseaux se rejoignirent une seconde 
fois. Mais alors on ne vit plus rien qu'un 
êbouriffement confus de plumes frémissantes, 
puis le IUval-de-1'Eclair tomba la tête ensan- 
glantée, et l'Ergot-d'Or posa fièrement une 
de ses pattes sur le corps de son ennemi 
vaincu. 

— Victoire I s'écria la Kisalri en frappant 
l'une contre l'autre ses petites mains couleur 
de lait. L'Ergot-d'Or est le roi de la jour- 
née, c'est à lui que revient le collier d'hon- 
neur» 

Une des princesses alla chercher un écran 
de laque noire qui contenait un anneau d'or 
enrichi de rubis et de grains de corail, et du- 
quel pendait un petit grelot de cristal. 
. On apporta le vainqueur à la reiiie qui, 
prenant l'anneau entre deux de ses doigts, le 
passa au cou de l'oiseau. 

D'autres combats eurent lieu encore ; mais 
la Kisaki, singulièrement distraite, y fit à 
peine attention *, elle prêtait l'oreille aux mille 




LES CAILLES GUERRIÈRES 147 



frissons do la forêt, et semblait s'irriter du 
gazouillement du ruisseau qui l'empêchait do 
percevoir distinctement un bruit très-faible 
et lointain. C'était peut-être le heurt léger 
des sabres passés à la ceinture d'un seigneur, 
l'écrasement du sable des allées sous des pas 
nombreux, le claquement brusque d'un éven- 
tail qu'on ploie et qu'on déploie. 

Un insecte, un oiseau qui passait, faisaient 
évanouir ce bruit à peine saisissable. 

Cependant, il s'affirma bientôt; tout le 
monde l'entendit. Des murmures do voix s'y 
mêlaient. 

— Voici les ambassadeurs, dit Simabara. 
Peu après, on entendit le cliquettement 

des armes dont les princes se dépouillaient 
avant de paraître devant la souveraine. 

Tsusima s'avança de l'intérieur de la mai- 
son et annonça les nobles envoyés qui paru- 
rent à leur tour et se prosternèrent devant 
la Kisaki. 

— Relevez-vous, dit vivement la jeune 
femme, et apprenez les lois qui régissent no- 
tre petite cour des fleurs. L'étiquette céré- 
monieuse en est bannie, j'y suis considérée 
comme une sœur aînée. Chacun est libre et 
à l'aise et n'a d'autre occupation que d'ima- 
giner des distractions nouvelles, ici le mot 
d'ordre est gaieté* 

Les seigneurs se relevèrent, on les entoura 



U8 V USURPATEUR 

et on les questionna sur les récents événe- 
ments d'Osaka. 

La KisaUi jota un rapide regard sur le 
prince de Nagato; elle fut frappée de l'air do 
faiblesse empreint dans toute la personne du 
jeune homme; mais elle surprit dans ses 
yeux un étrange rayonnement plein de fierté 
et de joie. 

— Il a lu les vers que je lui ai donnés, 
pensa-t-elle. Suis-je folle* d'avoir écrit cela! 

Elle lui fit signe cependant do s'approcher. 

— Imprudent, lui dit-elle, pourqiyri t'ôtre 
mis en route si faible, si malade encore? 

— Tu as daigné protéger ma vie, divine 
reine, dit le prince, pouvais-je tarder plus 
longtemps à venir te témoigner mon humble 
gratitude? 

— Il est vrai que ma prévoyance t'a sauvé 
de la mort, mais n'a pas réussi à te préserver 
de blessures terribles, dit la reine ; il semble 
que tout ton sang ait coulé hors de tes veines. 
Tu es pâle comme ces fleurs de jasmin. 

Elle lui montrait une branche épanouie 
qu'elle tenait entre ses doigts. 
— Tu as dû souffrir beaucoup, ajouta-t-elle. 

— Ah! puis-je t'avouer, s'écria Nagato, 
que pour moi la douleur physique est un 
soulagement : il est une autre blessure plus 
poignante, celle dont je meurs, qui ne raç 
laisse pas de repos. 



LES CAILLES GUERRIÈRES 140 

— Quoi ! dit la Kisaki en cachant dans 
un sourire une profonde émotion, est-ce 
ainsi que tu te conformes à mes volontés? 
N'as-tu pas entendu que la gaieté seule règne 
ici? Ne parle donc plus de mort ni de tristes- 
se; laisse ton Ame se détendre au milieu des 
effluves decettebello et fortifiante nature. Tu 
passeras quelques jours ici, tu verras quelle 
vie champêtre et charmante nous menons 
dans cette retraite. Nous rivalisons de sim- 
plicité avec nos antiques aïeux, les pasteurs, 
qui, les premiers, plantèrent leurs tentes sur 
ce sol. Iza-Farou, continua-t-elle m inter- 
pellant la princesse qui passait devant la 
maison, j'ai envie d'entendre des histoires, 
rappelle nos compagnons et mets fin à leur 
entretien politique. 

Bientôt tous les privilégiés admis à Tin li- 
mité de la souveraine furent rassemblés. 

On rentra dans la première salle de l'ha- 
bitation. La Kisaki gagna une estrade très- 
basse, couverte de tapis et de coussins, et s'y 
coucha à demi. Les femmes s'installèrent à ' 
gauche, les hommes à droite, et aussitôt des 
serviteurs posèrent à terre, devant chacun, 
un petit plateau d'or, couvert de friandises 
et de boissons tièdes. 

Par tous les panneaux ouverts l'air embau- 
mé des bois pénétrait dans cotte pièce assez 
vaste, laquelle était emplie par ,un demi- 



i 50 l'usurpateur 

jour vert, reflot des arbres voisins* Les 
murailles étaient merveilleusement déco- 
rées : des animaux fabuleux, l'oiseau foo, la 
licorne, la tortue sacrée se détachaient sur 
des fonds d'azur, d'or ou do pourpre, et un 
paravent en émaux cloisonnés' couleur tur- 
quoise et feuille morte, décrivait ses zig- 
zags derrière l'estrade. Aucun meuble, rien 
que d'épais tapis, des coussins, des draperies 
de satin historiées d'oiseaux, brodés dans 
des cercles d'or. 

— Je vous déclare tout d'abord, dit la Ki- 
saki, que je ne dirai pas un mot. Je suis prise 
d'une nonchalance, d'une paresse invincibles. 
D'ailleurs, je veux entendre des histoires et 
non en conter. 

On se récria beaucoup contre cette décision. 

— C'est irrévocable, dit la reine en riant; 
vous n'obtiendrez môme pas quelques paroles 
de flatterie, votre narration achevée. 

— N'importe ! s'écria Simabara, je vais 
m raconter l'histoire du loup changé en jeûne 
' fille. 

* 

— C'est cela! c'est cela! s'écrièrent les 
femmes ; le titre a notre approbation. 

— Un vieux loup... 

— Ah! il est vieux, ce loup? dit une jeune 
princesse avec une moue dédaigneuse. 

— Vous savez bien que pour donner asile à 
une âme humaine, un animal doit être vieux. 



LES CAILLES GUERRIÈRES 151 

—C'est vrai! c'est vrail cria-t-cm; commence! 

— Un vieux loup, reprit Simabara, habi- 
tait dans une grotte, près d'une route très- 
fréquentée. Ce loup avait un appétit insatia- 
ble, il sortait donc souvent de sa caverne, 
s'avançait au bord du chemin et happait un 
passant. Mais cette façon d'agir ne fut nul- 
lement du goût des voyageurs, ils cessèrent 
de passer par cette route et peu à peu elle de- 
vint tout à fait déserte. Le loup médita pro- 
fondément et chercha le moyen de faire ces- 
ser .cet état de choses. Tout à coup il disparut 
et on le crut mort. Quelques audacieux se 
risquèrent sur le chemin, ils virent alors une 
belle jeune fille qui leur souriait. 

— Voulez-vous me suivre et venir vous re- 
poser dans un lieu frais et charmant? leur 
dit-elle. 

On n'eut garde de refuser, mais dès'qu'elle 
fut loin de la route, la jeunejfille redevint un 
vieux loup et croqua les voyageurs j^puis il 
reprit sa forme gracieuse et retourna 'au 
bord de la route. Depuis ce tempsjiln'est"pas 
lin voyageur qui ne soit tombé dans la gueulé 
du loup ( 

Les][princes applaudirent fort h cette his- 
toire ; mais les femmes se récrièrent. 

— Gela* veut dire que nous sommes dés 
pièges dangereux cachés par des fleurs, di- 
rent-elles. 






15*2 î/usunPATEun 

— . Les Heurs sont si bolles que nous no 
verrons jamais le piège, dit lo prince do Tsu- 
siraa en riant. 

— • Allons, dit la reine, Simabara boira 
deux tasses de saké pour avoir blessé les 
femmes. 

Simabara vida les tasses gaiement. 

— Autrefois, dit la princesse Iza-Farou, 
en lançant un regard malicieux à Simabara, 
les héros étaient nombreux : on parlait de 
Asahina, qui saisissait de chaque main un 
guerrier tout cuirassé et lo lançait loin de 
lui, de Tametomo et do son arc formidable, 
do Yatsitsonô qui n'avait pour bouclier que 
1 son éventail ouvert, de combien encore ! leurs 
grandes aventuros emplissaient les causeries. 
On affirmait, entre autres choses, qu'un jour, 
Sousigé, le cavalier sans rival, revenant de 
voyage, aperçut plusieurs de ses amis ac- 
croupis autour d'un damier; il lança alors 
'son cheval par dessus leurs têtes, et le che- 
val se tint immobile sur ses pieds de derrière 
au centre du damier. Les joueurs, stupé- 
faits, crurent que ce cavalier tombait du ciel. 
En ce temps-ci je n'ai entendu conter rien 
de pareil. . 

' — Boni bon! s'écria Simabara, tu veux 
donner h entendre qu'aucun de nous ne se- 
rait capable d'accomplir une telle prouesse 
d'équitation, et que le temps deshéros est passé. 



/ 



LES CAILLES GUERRIÈRES 153 

— C'est on effet ce que je voulais vous faire 
comprendre, dit Tza-Farou en éclatant de 
rire ; ne devais-jo pas riposter à votre loup 

insolont? 

— Elle avait le droit de nous venger, dit la 

Kisaki, elle ne subira aucune punition, 

— Fleur-de-Roseau sait une histoire, elle 
no veut pas la dire, s'écria une princesse qui, 
depuis un instant, chuchotait avec sa voisine. 

Fleur-de-Roseau se cacha le visage der- 
rière la large manche de sa robe. C'était 
une toute jeune fille un peu timide encore. 

— Allons, parle, dit la Kisaki, et sois sans 
crainte, nous n'avons rien de commun avec 
le loup de Simabara. 

— Eh bien ! voici, dit Fleur-de-Roseau, < 
soudain rassurée. Il y avait dans l'île de 
Yéso un jeune homme et une jeune fille qui 
s'aimaient tendrement. Ils avaient été, dès le 
berceau, fiancés l'un à l'autre et ne s'étaient 
jamais quittés. La jeune fille avait quinze 
ans, le jeune homme dix-huit. On songeait à 
fixer l'époque de leur mariage. Par malheur 
le fils d'un homme riche devint amoureux 
de la jeune fille et demanda sa main à son 
père, et celui-ci, méprisant ses engagements 
anciens, la lui accorda. Les jeunes gens eu- 
rent beau le prier, le père demeura inflexible. 
Alors la fiancée alla trouver son amant au 
désespoir. 

9. 



s 
t 



\b\ l'usurpateur 

— Écoute, lui dit-elle, puisque Von veut 
nous séparer dans ce monde, que la mort 
nous réunisse. Allons sur le tombeau de tes 
ancêtres ot tuons-nous. 

Ils firent comme elle avait dit, ils se cou- 
chèrent sur le tombeau et se poignardèrent; 
mais l'amoureux méprisé les avait suivis. Il 
s'approcha lorsqu'il ne les entendit plus par- 
ler. Il les vit alors étendus l'un près de l'au- 
tre, immobiles, la main dans la main. 

Tandis qu'il se penchait vers eux, deux 
papillons blancs s'élevèrent de la tombe et 
s'envolèrent gaiement en faisant palpiter 
leurs ailes. 

— Ah! s'écria le jaloux avec colère, ce 
sont eux, ils m'échappent, ils fuient dans la 
lumière, ils sont heureux , mais je veux les 
poursuivre à travers le ciel. 

Il saisit alors le poignard abandonné et se 
frappa à son tour. 

Un troisième papillon s'élança alors ; mais 
les autres étaient déjà loin : celui-ci ne put 
jamais les rejoindre. 

Aujourd'hui encore, regardez au-dessus 
des fleurs; lorsque revient le printemps, vous 
verrez passer les deux amants ailés, tout près 
l'un de l'autre ; regardez encore, vous aper- 
cevrez bientôt le jaloux qui les poursuit sans 
les atteindre jamais. 

— En effet, dit Iza-Farou, les papillons 



LBS CAILLES GUBRRIÊRBS 155 

sont toujours groupés ainsi : deux qui vol* 
tigent l'un près de l'autre et un troisième 
qui les suit à distance. 

— J'avais aussi remarqué cette particula- 
rité sans pouvoir me l'expliquer, dit la Kisaki, 
l'histoire est jolie, je ne la connaissais pas. 

— Il faut que le prince de Satsouma nous 
raconte quelque chose, dit Fleur-de-Roseau. 

— Moi ! s'écria le bon vieillard un peu ému, 
mais je ne sais pas d'histoires. 

— Si! si! vous en savez, s'écrièrent les 
femmes, il faut nous en dire une. 

— Alors je vais vous rapporter une aven- 
ture arrivée il y a peu do temps au cuisinier 
du prince de Figo. 

Cette déclaration provoqua une hilarité gé- 
nérale. 

— Vous verrez, dit Satsouma, vous verrez 
que ce cuisinier a de l'esprit. D'abord, il est 
fort habile dans son art, ce qui n'est pas à 
dédaigner, et, de plus, il apporte un soin ex- 
cessif dans les moindres détails de son ser- 

* 

vice. Il y a peu de jours, cependant, dans un 
festin auquel j'assistais, les serviteurs appor- 
tèrent un bassin plein de riz et le découvri- 
rent devant le Seigneur de Figo. Quelle fut 
la surprise de celui-ci en voyant, au milieu 
de la blancheur du riz, un insecte noir, im- 
mobile, car il était cuit 4 Le prince devint 
pâle de colère, XI fit appeler le cuisinier, et, 



j 



156 l/USUBPATEUU 

du bout de ses bâtonnets d'ivoire» il saisit 
l'ignoble insecte et le présenta au valet avec 
un regard terrible. Il ne restait plus d'au- 
tre ressource au malheureux serviteur que 
de s'ouvrir le ventre le plus prompte ment pos- 
sible ; mais il paraît que cette opération n'é- 
tait pas de son goût, car, Rapprochant de son 
maître avec tous les signes do la joie la plus 
vive, il prit l'insecte et le mangea, feignant 
de croire que le prince lui faisait l'honneur 
de lui donner unebribe du repas. Les convives 
se mirent à rire devant ce trait d'esprit ; lo 
prince de Figo lui-môme no put s'empêcher de 
sourire, et le cuisinier fut sauvé de la mort. 

— Bien ! bien ! cria toute l'assistance, voi- 
là une histoire qui ne blesse personne. 

— C'est le tour de Nagato, dit Tsusima, il 
doit savoir de charmants contes. 

Nagato eut un tressaillement comme si on 
l'eût tiré d'un profond sommeil, il n'avait 
rien écouté, rien entendu, absorbé dans la 
contemplation, pleine de délices, de la déesse 
qu'il adorait. 

— Vous voulez un conte? dit-il, en regar- 
dant les princes et les princesses comme s'il 
les voyait pour la première fois. 

Il réfléchit quelques secondes. 

, — Eh bien, en voici un, dit-il : Il y avait 
un très-petit étang, né un jour d'orage, il 
s'était formé sur un lit de mousse et de 






LES CAILLES GUERRIÈRES 457 

violettes, de jolis buissons en fleur l'entou- 
raient, et se penchaient vers lui ; les nua- 
ges, ses parents, n'étaient pas encore dissi- 
pés que déjà les oiseaux venaient effleurer 
son eau du bout de leurs ailes et le ré- 
jouir de leurs chants; il était heureux et 
jouissait de la vie, la trouvant bonne. Mais 
voici que les nuages se dispersèrent, et quel- 
que chose de merveilleux, d'éblouissant ap- 
parut au-dessus do l'étang. Son eau s'emplit 
d'étincelles, des frissons diamantés coururent 
à sa surface; il était transformé en un écrin 
magnifique ; mais les nuages revinrent : la 
vision disparut. Quelle tristesse alors et quels 
regrets ! L'étang ne trouva plus do charme 
aux caresses des oiseaux; il méprisa les re-, 
flets que lui jetaient les fleure de ses rives ; 
tout lui parut laid et obscur. Enfin, le ciel 
redevint serein, et celte fois pour longtemps. 
La lumineuse merveille reparut; l'étang fut 
de nouveau pénétré de chaleur, de splendeur 
et de joie, mais il se sentait mourir sous ces 
flèches d'or de plus en plus brûlantes. Pour- 
tant', si une branche légère projetait son om- 
bre sur lui; si un fin brouillard s'élevait et 
lui servait de bouclier ! comme il les maudis- 
sait de retarder d'une minute son délicieux 
anéantissement! Lo troisième jour, il n'y 
avait plus une goutte d'eau : l'étang avait été 
bu par lo soleil. 



158 L'USURPATEUR 

Go conte plongea les princesses dans une 
douce rêverie. Les hommes déclarèrent que 
Nagato venait de créer une nouvelle manière 
do conter, et que cette improvisation aurait 
pu être mise en vers, 

La reine, qui comprenait que c'était pour 
elle seule que le prince avait parlé, lui jeta, 
presque malgré elle, un regard plein d'une 
mélancolique douceur. 

La journée touchait à sa fin. Deux princes- 
ses vinrent s'agenouiller devant la Kisaki, 
afin de prendre ses ordres pour les divertis- 
sements du lendemain. 

— Demain, dit-elle, après avoir songé 
quelques instants, déjeuner champêtre et 
lutte poétique au Verger occidental. 

On se sépara bientôt et les ambassadeurs 
furent conduits aux pavillons qui leur étaient { 

destinés et qui étaient enfouis sous la verdure 
e Iles fleurs. 



\ 



XII 



LE VXRGER OCCIDENTAL 



Lorsque le prince de Nagato s'éveilla, le 
lendemain, il éprouva un sentiment do bien- 
être et de joie que depuis longtemps il ne 
connaissait plus. Jouissant de cet instant de 
nonchalante rêverie qui est comme l'aube du 
réveil, il laissait errer ses regards sur les 
ombres sautillantes des feuilles que le soleil, 
du dehors, jetait contre les stores fermés. 
Des milliers d'oiseaux piaillaient et gazouil- 
laient, et Ton eût pu croire que c'était la lu- 
mière elle-même qui chantait dans ce pétil- 
lement de voix claires. 

Le prince songeait à la journée de bonheur 
qui allait s'écouler. C'était une oasis dans le 
désert aride et brûlant de son amour ; il re- 
poussait la pensée du prochain départ avec 
son cortège de tristesses, pour s'abandonner 
entièrement h la douceur du présent; il était 
heureux, tranquillisé. 

La veille, l'esprit plein de souvenirs, le 
cœur plein d'émotion, il avait compris que le 



i 



160 L'usunrATBim 



r 
i 



sommeil le fuirait obstinément. Il s'était fait 
alors préparer une boisson destinée à com- 
battre l'insomnie. Un sentiment secret de 
coquetterie l'avait décidé à éloigner de lui 
une nuit do fièvre, il savait qu'il était beau, 
on le lui avait dit cent fois et le regard des 
femmes le lui redisait chaque jour. Cette 
grâce du corps et du visage, ce charme qui 
émanait de sa personne n'avaient-ils pascon- '• 

tribué h attirer sur lui la bienveillante atten- 
tion de la souveraine? Ils méritaient donc 
d'être préservés des atteintes de la fatiguo 
et de la Ûèvre. 

I)ès qu'il eut appelé les serviteurs, le prince 
se ût apporter un miroir et s'y regarda avec 
une précipitation inquiète. 

Le premier regard le rassura cependant. 

Sa pâleur reprenait les teintes chaudes que 
la maladie lui avait ravies, le sang revenait 
aux lèvres et cependant les yeux gardaient 
encore quelque chose de leur éclat fiévreux. 

Il apporta aux détails de sa toilette une at- 
tention puérile, choisissant les parfums les 
plus doux, les vêtements les plus souples, les 
nuances claires, vaguement bleuâtres, qui 
étaient ses préférées. 

Lorsqu'il sortit enfin de son pavillon, les 
invités étaient déjà réunis devant le palais 
delà Kisaki. Son arrivée fit sensation; les 
hommes s'extasièrent sur sa toilette, les fenv 






LE VKUGEil OCCIDENTAL 161 

mes n'osèrent parler, mais leur silence était 
des plus flatteurs, il pouvait so traduire 
ainsi : celui-ci est digne d'être aimé, môme 
par une reine, car ce corps parfaitement beau 
est le templo de l'esprit le plus délicat, du 
cœur le plus noble do tout l'empire. 

La princessse Iza-Farou-No-Kami s'appro- 
cha de Nagato ; 

— Vous ne m'avez pas demandé des nou- 
velles de Fatkoura, prince, lui dit-elle. 

Le prince n'avait nullement songé à Fat- 
koura et il n'avait pas même remarqué son 
absence. 

— Elle était malade hier, continua la prin- 
cesse, mais l'annonco de votre arrivée lui a 
rendu la santé. Gomme elle est triste depuis 

■ 

quelque temps, votre retour va la consoler 
peut-être. Vous la verrez tout à l'heure, elle 
est près de la Kisaki, c'est sa semaine de ser- 
vice. Eh bien ! vous ne dites rien ? 

Le prince no savait que dire ; en effet, le 
nom de Fatkoura éveillait en lui un remords 
et un ennui : il se reprochait d'avoir inspiré 
de l'amour à cette femme, ou plutôt d'avoir 
paru répondre à celui qu'il devinait en elle. 
Il s'était servi de cette fausse passion comme 
d'un écran placé entre les regards curieux et 
le soleil de son véritable amour. Mais il ne se 
sentait plus la force" de soutenir son rôle d'à? 
mant épris, et, au lieu de la compassion et de 



s 



162 L'USURPATEUR 

l'amitié qu'il s'efforçait de ressentir pour sa 
malheureuse victime, Fatkoura ne lui inspi- 
rait qu'une indifférence profonde. 

L'arrivée de la Kisaki le dispensa de répon- 
dre à Iza-Farou. La reine s'avançait sous la 
verandah, en saluant d'un gracieux sourire 
ses hôtes qui mirent un genou à terre. 

Gomme l'on devait gravir une montagne 
et passer par d'étroits chemins, la Kisaki 
avait revêtu une robe moins ample que celle 
qu'elle portait d'ordinaire. Cette robe glau- 
que était en crêpe légèrement ridé comme 
la surface d'un lac qui frissonne sous le vent; 
une large ceinture en toile d'or serrait la 
taille et formait un nœud énorme sur les 
reins, Une branche de chrysanthème en 
fleur était brodée sur l'un des bouts de cette 
ceinture. La reine avait dans les cheveux 
de grandes épingles blondes finement travail- 
lées, et au-dessus du front un petit miroir 
rond entouré d'un rang de perles. 

Bientôt, un char magnifique, traîné par 
deux buffles noirs, s'avança devant le palais. 
Ce char, surmonté d'un toit et tout couvert de 
dorures, ressemblait à un pavillon. Il était 
clos par des stores que la Kisaki fit relever. 

Les princesses et les seigneurs prirent 
place dans des norimonos portés par mvgrand 
nombre ^d'hommes richement vêtus, et Ton 
se mit en route joyeusement. 



* \ 



I 



I 



LE VERGER OCCIDENTAL 163 

La journée . est magnifique, une légère 
brise rafraîchit l'air, on ne sera pas incom- 
modé par la chaleur. 

D'abord on traverse les jardins de la rési- 
dence. Le char écarte les branches fantas- 
ques qui se projettent sur les allées, il fait 
envoler les papillons et tomber les fleurs. 
Puis on atteint la muraille qui entoure le 
. palais d'été et Ton franchit la haute porte 
surmontée par l'oiseau du mikado, le Foo- 
Houan, animal mythologique qui participa à 
la création du monde. On longe alors exté- 
rieurement les murailles, puis Ton prend un 
chemin bordé de hauts arbres qui conduit 
auprès des montagnes. C'est là que toute la 
cour descend pour continuer la route à pied. 
On forme des groupes, les serviteurs ouvrent 
les parasols, et l'on commence gaiement à 
gravir la montagne. La Kisaki marche la pre- 
mière, légère, joyeuse comme une jeune fille, 
elle court par instants, cueille des fleurs sau- 
vages aux buissons ; puis, lorsqu'elle en a 
une provision trop ample, elle les jette sur 
le chemin; les conversations s'engagent, les 
éclats de rire retentissent, chacun marche à 
sa guise ; quelques-uns des seigneurs reti- 
rent leur chapeau laqué qui ressemble à un 
bouclier rond et l'accrochent à leur ceinture; 
puis ils fixent leur éventail ouvert sous leurs 
cheveux tordus en corde, de façon à ce qu'il 



■V— **-»t i- 



164 L'USUnPATEUR 

leur fasse comme un auvent, au-dessus du 
front. 

Par instant, une trouée dans les buissons 
laisse apercevoir la ville, qui semble s'éten- 
dre à mesure que Ton s'élève; mais on ne 
s'arrêto pas à la contempler, la première sta- 
tion devant avoir lieu sur la terrasse du 
temple de Kiomidz, c'est-à-dire le temple de 
l'Eau-Pure, d'où la vue est admirable. 

Ce temple s'appuie d'un côté sur des piliers 
de bois prodigieusement hauts qui descen- 
dent jusqu'au pied de la montagne; de 
l'autre, il s'adosse à une roche taillée à pic; 
il abrite sous sa large toiture recouverte de 
plaques en porcelaine bleue, uno divinité à 
mille bras. 

Sur la terrasse couverte do gros cailloux, 
qui se projette devant la façade du temple, 
on a disposé des pliants pour que les nobles 
promeneurs se reposent et jouissent tout 
à leur aise de la beauté du point de vue» 

Ils arrivent bientôt et s'installent. 

Kioto s'étend sous leurs regards, avec ses 
innombrables maisons, basses mais élégan- 
tes, qui entourent le parc, immense du 
Daïri (i), lac de verdure duquel surgit çà et 
là comme un flot, un toit large et magnifi- 
que. On peut suivre des yeux la ligne claire 



-è~fc**** 



(1) P&lais du mikado et de f û cour 



LE VERGER OCCIDENTAL 165 

que tracent les murailles autour du parc. 

Au sud de la ville, une rivière, l'Idogava, 
luit sous le soleil. La plaine, riche et bien cul- 
tivée, s'étend au delà. Un autre cours d'eau, 
la rivière de l' Oie-Sauvage, coule au centre 
de la ville, près de la forteresse de Nisio-No- 
siro qui dresse ses hauts remparts et sa tour 
carrée coiffée d'un toit relevé des bords. 

Derrière la ville se déploie un demi-cercle 
de hautes collines couvertes de végétations et 
de temples de toutes sortes qui s'étagent sur 
les pentes, les escaladent et disparaissent à 
demi dans les feuillages et les Jleurs. Les sei- 
gneurs se montrent les uns aux autres le 
temple d'Iasacca ou des Huit-Escarpements, 
la tour de To-Tsé, à cinq étages de toitures 
légères; la chapelle de Guihon, qui ne con- 
tient qu'un miroir métallique de forme ronde, 
et qui est environnée d'un grand nombre de 
jolies maisons dans lesquelles on boit du thé 
et du saké ; puis en bas, vers la plaine, sur 
la route qui mène à Fusimi, la pagode colos- 
sale de Daïbouds, très-haute, très-magni- 
fique, et qui contient dans l'enceinte de ses 
jardins le temple des Trente-Trois mille Trois 
cent Trente-Trois idoles, édifice très-long et 
peu large. 

Les promeneurs s'extasient sur la beauté du 
site, ils se réjouissent de se perdre par le re- 
gard dans le réseau compliqué que forment 



s-n 



166 l'usurpateur 

les rues de la ville, pleines d'une foule bril- 
lante, les enclos, les cours, qui, de là-haut, 
ressemblent à des boîtes ouvertes ; d'un seul 
mouvement des yeux ils traversent Kioto; 
près de la rivière, ils voien t un grand es- 
pace libre, entouré d'une palissade, c'est le 
champ de manœuvres des cavaliers du ciel, 
quelques-uns galopent dans son enceinte, les 
broderies de leurs vêtements, leur lance, 
leur casque, jettent des éclairs. 

Les montagnes, d'un vertprofond, mordent 
do leurs dentelures diverses l'azur vif du ciel, 
quelques pics plus lointains ont des nuances 
violettes, l'atmosphère est si pure que l'on 
distingue nettement la petite ville de Yodo, 
rattachée à Kioto par le long ruban de la 
route qui traverse les champs dorés. 

La Kisalri se lève. 

— En route ! s'écrie-t-elle ; ne nous arrê- 
tons pas trop longtemps ici, allons boire, 
plus haut, l'eau de la cascade d'Otooua, la- 
quelle, à ce que prétendent les bonzes, donne 
la prudence et la sagesse. 

— N'y a-t-il pas une fontaine dont l'eau 
aurait la vertu de rendre fou et insouciant? 
dit Simabara ; celle-là j'y tremperais plus vo- 
lontiers mes lèvres. 

—Je ne vois pas ce que tuy gagnerais, ditune 
princesse en riant; si la fontaine dont tu parles 
existe, tu as certainement goûté de son eau* 



LE VERGER OCCIDENTAL 167 

— S'il en était une qui donnât l'oubli de la 
vie et l'illusion d'un rêve sans réveil, dit le 
prince de Nagato, de celle-là je m'enivrerais. 

— Je me .contenterais à ta place de celle 
qui donne la prudence, dit Fatkoura, qui 
n'avait pas encore échangé un mot avec 
Nagato. 

Cette voix amère et ironique ût tressaillir 
douloureusement le prince. Il ne répondit 
rien et se hâta de rejoindre la reine, qui gra- 
vissait un escalier de pierre façonné dans 
l'escarpement de la montagne. 

Cet escalier, bordé d'arbustes dont les 
branches entrelacées forment au-dessus de 
lui un réseau de verdure, conduit à la cas- 
cado d'Otooua. Déjà on entend le bruit de 
l'eau qui sourd du rocher par trois fissures et 
tombe d'assez haut dans un petit étang. 

LaKisaki arrive la première; elle s'age- 
nouille dans l'herbe et trempe ses mains 
dans Peau pure. 

Un jeune bonze accourt qui tient une tasse 
d'or, mais la souveraine l'éloigné d'un geste, 
et, avançant les lèvres, elle aspire la gorgée 
d'eau contenue à grand'peine dans le creux 
de sa main, puis elle se relève et secoue ses 
doigts; quelques gouttes tombent sur sa 
robe. 

— A présent, dit-elle en riant, Bouddha 
lui-même n'a pas plus de sagesse que moi* 



ICS 



l'usurpateur 



— Tu m, dit Simabara ; pour moi, je crois 
à la vertu de cette eau, c'est pourquoi je n'en 
boirai, pas. 

On prend un sentier très-âpre. Son seul 
aspect fait pousser des cris d'inquiétude aux 
femmes. Quelques-unes déclarent qu'elles ne 
se risqueront jamais dans un pareil chemin, 
mais les seigneurs passent les premiers et 
tendent leur éventail fermé aux plus peu- 
reuses et Ton atteint le faîte de la montagne. 
Mais alors les cris d'épouvante redoublent. 
On a devant soi un petit torrent qui court eu 
sautillant sur les pierres, il faut le franchir 
en enjambant de roche en roche au risque, 
en cas de maladresse, de tremper le pied 
dans l'eau. 

La Kisaki demande à Nagâto l'appui de son 
épaule et elle passe. Quelques-unes de ses 
femmes la suivent, puis se retournent pour 
rire tout à leur aise de celles qui n'osent pas 
passer. 

Une jeune princesse s'est arrêtée au milieu 
de l'eau, debout sur une roche, elle serre les 
plis abondants de ses robes, et rieuse, un 
peu fâchée cependant, ne veut ni avancer ni 
reculer. Elle ne se décide à franchir le mau- 

* 

vais pas que sur la menace d'être aban- 
donnée seule au milieu du ton eut. 

On n'a plus que quelques pas h faire pour 
atteindre le Verger occidental qu'entoure une 



LE VBKGER OCCIDENTAL 160 

haie d'arbustes de thé. La reine pousse une 
porte à claire-voie et pénètre dans l'enclos. 

C'est le lieu le plus ravissant que Ton 
puisse voir. Le printemps, à cette hauteur, 
est un peu tardif, et tandis que dans la val- 
lée les arbres fruitiers ont déjà laissé choir 
toutes leurs fleurs, ils sont ici en pleine éclo- 
sion. Sur les ondoiements du terrain très- 
mouvementé et recouvert d'un épais gazon, 
les pruniers couverts de petites étoiles blan- 
ches, les abricotiers, les pommiers, les pê- 
chers aux fleurs roses, les cerisiers couverts 
de fleurs pourpres, se courbent, se tordent, 
projettent de toutes parts leurs branches som- 
bres dont la rudesse contraste avec la fragi- 
lité des pétales ouverts. 

Au centre du verger, on a étendu un grand 
tapis sur l'herbe, et une draperie de satin 
rouge soutenue par des mâts dorés palpite 
au-dessus. La collation est disposée sur ce 
tapis dans des porcelaines précieuses. 

C'est avec plaisir que les convives s'ac- 
croupissent devant les plateaux chargés de 
mets délicats ; la promenade a donné à tous 
de l'appétit. Les femmes s'installent en deux 
groupes à droite et à gauche de la Kisaki; les 
hommes s'établissent en face d'elle à une 
distance respectueuse. 

La plus franche gaieté règne bientôt parmi 
la noble réunion : le rire jaillit de toutes les 

to 



i 70 l'usurpateur 

lèvres ; on cause bruyamment et personne ne 
prête l'oreille aux mélodies que fait entendre 
un orchestre masqué par un paravent en 
fibres de roseau. 

, Seule, Fatkoura garde un visage sombre 
et demeure silencieuse. La princesse Iza-Fa- 
rou l'examine à la dérobée avec une surprise 
croissante, elle considère aussi de temps à 
autre le prince de Nagato, qui semble absor- 
bé par une rêverie pleine de douceur, mais 
ne tourne jamais les yeux du côté de Fat- 
koura. 

— Que se passe- t-il donc? murmure la 
princesse, il est certain qu'il ne l'aime plus; 
moi qui croyais les noces si prochaines 1 

La collation terminée, la Kisaki se lève i 

— Maintenant, dit-elle, au travail! que 
chacun de nous s'inspire de la nature pour 
composer un quatrain en caractères chinois. 

On se disperse sous les arbres du verger; 
chacun s'isole et réfléchit, les uns arrêtés 
devant une branche en fleur, d'autres se 
promenant lentement, les regards fixés à, 
terre ou levant la tête vers ce que Ton voit 
de ciel à travers les constellations de fleurs 
blanches ou roses. Quelques indolentes s'éten- 
dent sur le gazon et ferment les yeux» 

Les couleurs fraîches et joyeuses des cos- 
tumes éclatent gaiement sur la verdure et 
ajoutent un charme de plus au paysage» 



LE VERGER OCCIDENTAL 171 

Bientôt tous les poètes sont rappelés, Le 
temps accordé à la conception du quatrain 
est passé. On se réunit, on s'assied sur le ga- 
zon. Des serviteurs apportent un grand bas- 
sin de bronze sur les flancs duquel se tordent 
des dragons sculptés, au milieu de brancha- 
ges fantastiques. Ce bassin est plein d'éven- 
tails blancs, illustrés seulement d'une légère 
esquisse à un de leurs angles. C'est une touffe 
d'iris, quelques minces roseaux, une cabane 
près d'un lac vers lequel se penche un saule 
ébouriffé, un oiseau serrant entre ses griffes 
une branche d'amandier en fleur. 

Chaque concurrent prend un de ces éven- 
tails sur lequel on doit écrire la pièce de vers. 
On apporte aussi des pinceaux et de l'encre 
délayée. Bientôt les noirs caractères s'ali- 
gnent en quatre rangées verticales sur la 
blancheur des éventails; les poëmes sont 
terminés, Chaque poëto lit le sien à haute 
voix. 

C'est la princesse Iza-Farou qui com- 
mence : 

LES PREMIÈRES FLEURS 

« Qu'il est fugitif dans la vie, l'instant, 
« Oh l'on n'a que des joies, des espérances 

et pas de regrets! 
« Au printemps, quel est le moment le plus 

délicieux ? 



172 l'usurpateur 

« Celui où pas une seule fleur encore ne s'est 
fanée. » 

Une vive approbation accueille ce poëme. 
Lorsque le silence s'est rétabli, Simabara 
prend la parole : 

l'amour de la NATURE 

« Je lève la tête et je vois une troupe 
d'oies sauvages. 

« Parmi ces voyageuses une, qui tout à 
l'heure était en tête, se laisse dépasser par 
ses compagnes. 

« La voici qui vole derrière les autres. 
Pourquoi s'attarde-t-elle ainsi? 

« C'est que des hauteurs du ciel elle con- 
temple la beauté d'un point de vue. » 

— Bien I bien ! s'écrient les auditeurs. 

Quelques princes répètent le dernier vers 
en secouant la tête avec satisfaction. 

On lit encore plusieurs quatrains, puis la 
Kisaki récite le sien :' 



i ï 



LA NBIOK 



« Le ciel est pur, les abeilles frissonnent 
au-dessus des parterres. 

« Une brise tiède court dans les arbres. 

« Elle fait tomber abondamment les fleurs 
de prunier» 



LIS VERGER OCCIDENTAL 173 

« Que c'est agréable la neige au prin- 
temps! » 

— Tu es notre maître à tous ! s'écrie-t-on 
avec enthousiasme. Que sont nos vers à côté 
des tiens ! 

— Notre grand poëte Tsourai-Iouki (1) n'a 
jamais écrit un poème plus parfait que celui- 
ci, dit le prince de Nagato. 

— C'est de ce poëte, en effet, quoje me suis 
inspirée, dit la Kisaki en souriant de plaisir. 
Mais c'est à ton tour délire, Ivakoura, ajoutâ- 
t-elle en levant les yeux sur le prince. 

Le prince de Nagato déploya son éventail 
et lut : 

LE SAULE i 

« La chose que vous aimez le plus, que 
vous aimez mieux que nul no pourrait rai- 
mer, 

« Elle appartient à un autre. 

« Ainsi le saule qui prend racine dans vo- 
tre jardin 

« Se penche, poussé par le vent, et embellit 
de ses rameaux l'enclos voisin. » 

— L'illustre Tikanguô (2) pourrait être 

^'" * " * ■ ■ ' — — ---■■ l. >■■ « ■ - ■ I ■ I || Ml ■ — ■■ Il i p i — — — — 4— — *i^ J^ 

(t) Ces deux derniers quatrains sont traduits d'a- 
près TsouraUIouki, un des plus célèbres poètes du 
Japon. 

(2) Illustre poëte japonais, auteur du quatrain in- 
titulé i U Saute. 

10. 



174 l'usurpateur 

ton frère, dit la Kisaki; il n'est pas dans ses 
œuvres un quatrain supérieur à celui-ci. Je 
yeux conserver l'éventail que ta main a il- 
lustré; je t'en prie, abandonne-le-moi. 

Nagato s'approcha de la reine, et, s'age- 
nouillant, lui remit l'éventail. 

Fatkbura, brusquement, récita ce quatrain 
qu'elle improvisait : 

« Le faisan court dans lés champs ; il at- 
tire les regards par son plumage doré. 

« Il crie en cherchant sa nourriture. 

« Puis, il retourne vers sa compagne, 

« Et, par amour pour elle, il découvre in- 
volontairement le lieu de sa retraite aux 
hommes. » 

La reine fronça le sourcil et pâlit légère- 
ment. Un mouvement de colère fit battre son 
cœur car elle comprit que Fatkoura, par 
cette improvisation, dirigeait contre le prince 
de Nagato et contre elle-même une calomnio 
outrageante ; elle insultait la souveraine avec 
l'intrépidité d'une âme qui a tout perdu et 
oppose à la vengeance un bouclier t le déses- 
poir. 

La kisaki, se sentant impuissante à punir, 
fut prise d'une vague terreur et elle dompta sa 
colère. Comprendre l'intention blessante des 
paroles de Fatkoura, n'était-ce pas avouer 
une coupable préoccupation, un intérêt indi- 



J.E VBROER OCCIDENTAL 175 

gno de sa majesté pour l'amour que par sa 
beauté elle avait fait naître dans le cœur d'un 
de ses sujets? 

Elle complimenta Fatkoura d'une voix très- 
tranquille sur l'élégance de son poème, puis 
elle lui fit remettre par un page le prix du con- 
cours. C'était un charmant recueil de poésies 
pas plus grand que le doigt, la mode étant 
pour les livres d'être le plus petits possible. 

Quelques heures plus tard, tandis que le 
prince de Nagato, accoudé au rebord d'une 
terrasse, contemplait du haut de la mon- 
tagne le soleil couchant qui épandait dans le ' 
ciel des effluves pourpres, la Kisaki s'appro- 
cha do lui. 

Il leva les yeux vers elle, croyant qu'elle 
voulait lui parler, mais elle se taisait; les re- 
gards perdus à l'horizon et toute attristée, 
elle gardait une attitude solennelle. 

Les reflets de l'Occident empêchaient de 
voir sa pâleur. Elle dominait une émotion 
douloureuse et voulait retenir une larme qui 
frissonnait entre ses cils et troublait sa vue. 

Nagato éprouvait une sorte d'effroi, il 
sentait bien qu'elle allait lui dire quelque 
chose de terrible, il eût voulu l'empêcher de 
parler. 

— Reine, dit-il doucement comme pour 
éloigner le danger, le ciel ressemble à une 
grande feuille de rose. 



176 l'usurpateur 

— C'est lo dernier pétale du jour qui s'ef- 
feuille, dit la Kisaki, du jour qui tombé dans 
lo passé, mais dont notre esprit gardera lo 
souvenir comme d'un jour de joie et de paix, 
le dernier peut-être. 

Elle se détourna pour dérober les larmes 
qui, malgré elle, jaillissaient de ses yeux. 

Le prince avait le cœur serré par une an- 
goisse inexprimable ; il était comme la vic- 
time qui voit le couteau au-dessus de sa 
gorge, il n'osait parler de peur de hâter le sa- 
crifice. 

Tout à coup la Kisaki se retourna vers 
lui. 

— Prince, dit-elle, j'avais ceci à te dire : il 
faut que tu épouses Fatkoura. 

Nagato regarda la reine avec épouvante; 
il vit ses yeux mouillés de larmes, mais pleins 
d'une résolution tranquille et irrévocable. 

Lentement il baissa la tête. 

— J'obéirai, murmura-t-il. 

Et tandis qu'elle s'éloignait précipitam- 
ment il cacha son visage dans ses mains et 
laissa éclater les sanglots qui l'étouffaient. 



t 



^ 



XIII 



LES TRENTE-TROIS DINERS OU MIKADO 



Le sublime Fils des dieux s'enuuiô. Il est 
assis les jambes croisées sur une estrade cou- 
verte de tapis, entre des flots de brocart d'or 
qui descendent du plafond et sont ramassés 
à grands plis de chaque côté. 

Une enfilade d'appartements s'étend devant 
le regard du souverain. 

Il songe qu'il est très-majestueux, puis il 
bâille. 

Le cent-neuvième mikado, Go-Mitzou-No, 
bien qu'il soit jeune, est doué d'un embon- 
point excessif, cela tient sans doute à l'immo- 
bilité presque constante qu'il garde. Son vi- 
sage est blafard, jamais un rayon de soleil 
ne l'a touché; plusieurs mentons se reploient 
sur son cou ; les plis de ses robes pourpres 
s'amoncellent autour de lui, la haute lame 
d'or se dresse sur son front; h sa droite sont 
disposés les insignes de la toute-puissance : le 
glaive, le miroir, la tablette de fer. 

Le mikado trouve l'existence monotone. 



178 ^'USURPATEUR 

-I- 

Toutes les actions de sa vie sont réglées à 
l'avance et doivent s'accomplir d'après des 
lois minutieuses. S'il sort de l'enceinte du 
palais, on l'enferme dans un magnifique 
véhicule traîné par des buffles; mais il 
étouffe dans cette boite bien close et pré- 
fère encore rester sur son trône. S'il veut 
admirer les fleurs des parterres, c'est ac- 
compagné d'une suite nombreuse qu'il doit 
se rendre dans les jardins, et les annales du 
royaume enregistrent cet événement. La 
plus grande partie de son temps doit se 
passer à méditer, mais en somme il mé- 
dite peu ; son intelligence est engourdie. 
Quand il songe, l'étrangeté des idées qui 
bourdonnent confusément daiïs son cerveau 
rétonne. Quelques-unes de ses pensées sont 
criminelles, d'autres bouffonnes. Celles-là 
l'égayent, mais il n'ose pas rire se sachant 
observé. Il s'efforce alors de ramener son es- 
prit vers les choses célestes, mais cela le fa- 
tigue, il revient à ses rêves fantasques. Par- 
fois il est pris d'un désir invincible de s'agi- 
ter, de gambader, de sauter ; cela se concilie 
mal avec l'immobilité silencieuse que doit 
garder le descendant des dieux. Un jour ce- 
pendant, ou plutôt une nuit, il a mystérieu- 
sement accompli son désir; il s'est glissé 
hors de son lit, et, tandis que tout dormait 
autour de lui> lia exécuté un pas de sa façon. 



LES TRENTE-TROIS DINERS DU MIKADO 179 

Personne n'a jamais su cela, il lo croit du 
moins. Gomme il no voit jamais que l'échiné 
ployéo de ses sujets, il peut croire vraiment 
qu'il est d'une espèce supérieure et que le 
commun des hommes marcho à quatre pat- 
tes. Cependant il trouve qu'on le traite quel- 
quefois comme un enfant. On lui a supprimé 
son arc et ses flèches parce qu'un jour, tandis 
que plusieurs délégués du siogoun se pros- 
ternaient au pied de son trône, il a décoché 
une flèche au plus noble d'entre eux. Malgré 
l'irritation qui quelquefois bouillonne en lui 
il n'ose pas se révolter ; son inaction, la so- 
ciété perpétuelle des femmes qui seules peu- 
vent le servir, ont amolli son courage, il se 
sent à la merci de ses ministres, il craint d'être 
assassiné. 

Parfois, cependant, un orgueil immense 
l'envahit, il sent courir un sang divin 
dans ses veines, il comprend que la terre n'est 
pas digne d'être foulée par ses pieds, que les 
hommes n'ont pas le droit de contempler sa 
face, et il songe à rendre plus épais encore 
les voiles qui le séparent du monde. Puis, 
l'instant d'après, il s'imagine que le parfait 
bonheur serait de pouvoir courir librement 
sur les montagnes, de travailler en plein air, 
d'être le dernier des hommes ; il est pris alors 
d'un vague désespoir, il gémit, il se plaint. 
Mais on lui persuade que sa tristesse n'est 



s 



180 L'USURPATEUR 

autre chose que la nostalgie du ciel, sa vraie 
patrie. 

En ce moment le mikado est prêt à rece- 
voir les envoyés de Fidé-Yori. Ils viennent 
pour témoigner de la gratitude de ce dernier 
envers le souverain suprême qui lui a con- 
féré le titre de siogoun. 

On baisse un store devant le trône, puis on 
introduit les princes qui se précipitent le 
front contre le sol, les bras en avant. 

Après une longue attente, le store est 
relevé. 

Un silence profond règne dans la salle, les 
princes demeurent la face contre terre, sans 
mouvement. 

Le mikado les considère du haut de son 
trône, il fait à part lui des réflexions sur les 
dispositions qu'ont pris les plis des vêtements, 
sur un pan de ceinture qui s'est retourné et 
dont il voit l'envers; il trouve que les insi- 
gnes de Satsouma, une croix enfermée dans 
un cercle, ressemblent à une lucarne barrée 
par deux lattes de bambou. 

Puis, il se dit : Que penseraient-ils si tout 
à coup je me mettais à pousser des cris de 
fureur? J'aimerais à les voir se redresser 
avec des mines stupéfaites. 

Après quelques minutes! le store est de 
nouveau abaissé; les princes se retirent à re- 
culons. 



LES Tl\ENTE-TftOI8 DINBUS DU MIKADO 1S1 

Tas un mot n'a été prononcé. 

Après l'audience, le mikado quitte l'estrade 
et on le dépouille de ses robes de parade par 
trop encombrantes. Revêtu d'un costume 
plus simple, il se dirige vers les salles dans 
lesquelles il prend ses repas. 

Go-Mitzou-No considère l'heure du dîner 
comme l'instant le plus agréable de la jour- 
née; il prolonge cet instant autant qu'il le 
peut. Le mikado aima la bonne chère ; il a 
des préférences pour certains mets. A propos 
de ces préférences, une terrible difficulté 
s'était dressée autrefois. Le Fils des dieux ne 
pouvait raisonnablement .arrêter son esprit 
sublime sur des détails de cuisine et indiquer 
les plais qu'il désirait manger; cependant, il 
ne pouvait pas davantage se soumettre aux 
fantaisies de ses cuisiniers ou de ses minis- 
tres. Après avoir longtemps songé, le mikado 
trouva le moyen de tout concilier; il ordonna 
qu'on lui préparât chaque jour trente-trois 
dîners différemment composés et qu'on les 
lui servît dans trente-trois salles. 11 ne lui 
restait donc qu'à parcourir ces salles et à 
choisir le repas de son goût. 

Quelquefois, il arrivait qu'après avoir 
mangé un dîner, il passait dans une autre 
salle et en mangeait un second. 

Lorsqu'il franchit la porte de la première 
des trente-trois saUes douze femmes trés-no-' 

T. i il 



A — 



iBÎ l'usurpateur 

blés et d'une grande beauté l'accueillirent. 
Elles seules ont le droit de lui rendre des 
soins. Leurs cheveux, en présence du maître, 
doivent être dénoués et répandus dans les plis 
de leurs robes traînantes. 

Bientôt le mikado s'assit sur un tapis de- 
vant le dîner de son choix, il commença à 
manger, mais alors la Kisaki entra sans s'être 
fait annoncer. Elle aussi, pour paraître de- 
vant le suprême seigneur, devait avoir dé- 
livré sa chevelure de tout lien; ses beaux 
cheveux noirs étaient donc dénoués, ils on- 
dulaient jusque sur le sol. 

Le mikado leva les yeux sur elle rvec sur- 
prise; il se hâta d'avaler le morceau qu'il 
avait dans la bouche. 

— Ma compagne bien-aimée, dit-il, je ne 
m'attendais pas à te voir. 

— Mon divin seigneur, dit-elle, je suis 
Venue vers toi pour t'annoncer que dans peu 

' de temps je vais perdre une de mes femmes; 

la belle Fatkoura va se marier. 
. .-— Très-bien ! très-bien! dit le mikado, et 

avec qui? 

— Avec le prince de Nagato. 

■ — Ah I ah! je consens au mariage. 

— Et quelle princesse nommes-tu pour 
remplacer celle qui me quitte ? 

^ Je nommerai celle que tu me désigneras. 

— Merci, maître, dit la Kisaki, je m'éloi- 



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^ H 










LES TRBNTE*TROÎS DINERS DU MIKADO - 483 



gne de ta divine présence en te priant de me 
pardonner 4'avoir osé interrompre ton re- 
pas. 

— Oh! cela ne fait rien, dit Go-Mitzou-No, 
qui se hâta, dès que son épouse se fut éloi- 
gnée, de rattraper le temps perdu. 



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XIV 



LA CHASSE AU VOL 



Quelques jours après la réception des am- 
bassadeurs, vers la dixième heure du matin , 
l'heure du serpent, un jeune cavalier courait 
à toute bride sur la route qui conduit d'O- 
saka à Kioto. 

A cette heure, la route est très-encombrée : 
bêtes de somme, colporteurs, hommes et fem- 
mes du peuple se croisent sur tout son par* 
cours. Des paysans portent les produits de 
leurs champs dans les villes des environs; ils 
se rendent à Fusini, à Yodo, à Firacca ; des 
marchandises de toutes espèces sont trans- 
portées d'Osaka à Kioto : du riz, des poissons 
salés, des métaux, du bois précieux, tandis 
que Kioto envoie à la ville du siogoun, du thé, 
de la soie, des vases de bronze et des objets 
laqués. 

Le jeune cavalier ne se préoccupe nulle- 
ment de l'encombrement, il rend les rênes à 
son cheval et l'excite de la voix ; d'ailleurs, 
la route est toujours libre devant lui, on s'é- 



/ 



Vvf- 



LA CHASSE AU VOL 185 

carte avec précipitation au bruit de ce galop 
furieux et les passants se rejettent sur les cô- 
tés de la route que bordent ça et là des habi- 
tations construites en bois do hêtre. 

Le cavalier passe si vite que, malgré leurs 
efforts, les curieux ne peuvent distinguer son 
visage. 

— C'est un guerrier, dit quelqu'un, j'ai vu 
luire ses armes. 

— Ce n'était pas bien difficile à voir, dit 
un autre, chaque mouvement qu'il fait jette 
des éclairs. 

— C'est un guerrier d'un grade élevé, j'ai 
aperçu, moi, les lanières d'or de son fouet do 
commandement. 

— Est-ce un général? 

— Demande à l'hirondelle qui passe d'al- 
ler voir si les cornes de cuivre brillent sur 
son casque. Elle seule est capable de rattra- 
per ce cavalier. 

Lorsqu'il atteignit Kioto, le jeune guerrier 
ne ralentit pas sa course, il traversa la villo 
au grand galop et entra au palais, il demanda 
les envoyés du siogoun. 

— Ils sont à la résidence d'été, lui répon- 
dit-on, ou plutôt ils n'y sont pas. Ils accom- 
pagnent notre divine Kisaki à la chasse ; de- 
puis le lever du soleil ils sont partis. 

— De quel côté a lieu la chasse ? 

— Sur les rive9 du lac de Biva, au pied 



186 L'USURPATEUR 

des montagnes, répondit le valet; mais, sei- 
gneur , voudrais-tu rejoindre les illustres 
chasseurs ? 

— Fais-moi donner un cheval, dit froi- 
dement le jeune homme sans répondre à l'in- 
terrogation . 

Il mit pied à terre en môme temps, et le 
serviteur emmena la monture harassée. 
Bientôt, deux palefreniers amenèrent un 
autre cheval tout harnaché et plein d'ar- 
deur. 

Le guerrier se remit en selle et repartit. 

Le lac do Biva est situé derrière la chaîne 
de collines qui enveloppe Kioto. Pour s'y ren- 
dre, il fallait suivre plusieurs vallées et faire 
de nombreux détours. Le jeune homme ne 
pouvait pas maintenir toujours son cheval au 
galop, à cause des pentes à gravir et à des- 
cendre. Quelquefois, au lieu de suivre les 
sinuosités du chemin, il courait sur l'herbe 
épaisse des vallées pour raccourcir la route. 
Au bout d'une heure, il déboucha sur le ri- 
vage du lac; mais, alors, il no sut de quel 
côté se diriger. 

Le lac, bleu comme un saphir, s'étendait à 
perte de vue ; à droito et h gauche, de petits 
bouquets de bois, des roches brunes, de 
grands espaces couverts de mousse et de 
bruyères se succédant indéfiniment. 

De la chasse, aucune trace, nul indice qui 






LA CHASSE AU VOL 187 

pût faire deviner dans quel sens il fallait la 
poursuivre. 

Le jeune guerrier no parut pas s'émouvoir 
de cette circonstance, il fit gravir à son che- 
val une éminence et regarda autour de lui. 
Il aperçut alors, au milieu d'un bosquet de 
bambous, le toit d'un petit temple à demi en- 
seveli sous le feuillage. 

Il courut à ce temple et, sans descendre de 
cheval, heurta rudement la cloche d'appel. 

Le bruit réveilla le gardien du temple, un 
vieux bonze au crâne chauve, au visage long 
et maigre. 

Il accourut en se frottant les yeux. 

— Sais-tu de quel côté s'est dirigéo la 
chasse royale? dit le jeune homme. 

— Ce matin j'ai entendu dos aboiements, 
des hennissements, des éclats de rire, dit le 
bonze, mais je n'ai rien vu. Les chasseurs 
n'ont pas passé par ici. 

—C'est qu'ils ont pris à droite, dit le guer- 
rier en jetant une pièce d'argent dans le 
tronc des aumônes recouvert d'un treillage 
de bambou. 

Il repartit au galop. 

Il courut longtemps, s'arrêtant quelquefois 
pour prêter l'oreille* 

Enfin, il entendit des aboiements confus, 
bien que la rive fût déserte devant ses yeux, 
11 s'arrêta et regarda de tous côtés. 

* 



18S l'usurpateur 

Les aboiements venaient du côté des mon- 
tagnes; on entendait aussi le galop des che- 
vaux confusément. 

Tout à coup, sans transition, le bruit éclata 
sonore, violent. Des chiens noirs débouchè- 
rent d'une étroite gorge entre les collines, 
bientôt suivis des cavaliers. 

Toute la chasse passa devant le jeune 
homme. 11 reconnut la Kisaki au voile de 
gaze rouge qui flottait autour d'elle. Quelques 
princesses avaient sur leur poing gauche un 
faucon encapuchonné; les seigneurs, pen- 
chés en avant, prêts à lancer des flèches, te- 
naient un grand arc de laque noire. 

Gomme tous les chasseurs avaient la tête 
levée et regardaient haut dans le ciel un fau- * 
con qui poursuivait une buse, ils passèrent 
sans apercevoir le jeune guerrier. Celui-ci se 
mit à galoper à coté d'eux. 

Les chiens débusquèrent un faisan, qui s'é- 
leva d'un buisson en criant. 

Oh lâcha un nouveau faucon. 

Tout en courant, le guerrier avait cherché 
parmi les seigneurs le prince de Nagato et-, 
s'était approché do lui. 

— Arrête, Ivakoura! lui cria-t-il, Fidc- 
Yori m*envoie vers toi. 

Le prince tourna la tête avec un tressaille- 
ment. Il arrêta son cheval. Ils restèrent en 
arrière* 



LA CHASSE AU VOL . 189 

— Signénari! s'écria Nagato en recon- 
naissant le jeune chef. Qu'est-il arrivé? 

— J'apporte des nouvelles graves et tristes» 
dit Signénari. La guerre civile nous menace. 
Hiéyas a levé des armées; il occupe la moi- 
tié du Japon. Avec une promptitude surpre- 
nante, il a rassemblé des forces considé- 
rables, bien supérieures aux nôtres. Le danger 
est imminent, c'est pourquoi le maître veut 
rassembler autour de lui tous ses serviteurs. 

— Hélas ! hélas 1 s'écria Nagato, l'avenir 
m'épouvante, le pays va donc être inondé du 
sang de ses propres enfants. Que dit le géné- 
ral Yoké-Moura ? 

— Yoké-Moura est plein d'énergie et do 
confiance, il réunit le conseil de guerre. Mais 
un autre malheur nous frappe encore, le 
prince de Mayada a cessé de vivre. 

—Il est mort, ce cher vieillard, dit Nagato 
en baissant la tête, le seul qui n'ait jamais 
ployé devant le pouvoir envahissant de 
Hiéyas ! Il eût été le père do Fidé-Yori qu'il ne 
l'eût pas aimé plus qu'il ne l'aimait. C'est lui 
qui," à la mort de Taïko, l'apporta tout en- 
fant dans la salle des Mille-Nattes et le pré- 
senta aux princes qui lui jurèrent fidélité. 
Combien l'ont trahi depuis ce jour! Combien 
le trahiront encore ! Pauvre Mayada, toi seul 
savais imposer un peu de respect à Hiéyas ; 
maintenant, il ne craint plus rien. 



i90 ^'USURPATEUR 

— Il nous craindra, je te le jure I s'écria 
Signénari avec un éclair héroïque dans les 
yeux. 

— Tu as raison, pardonne-moi ce moment 
do faiblesse, dit le prince en relevant la tête, 
je suis si écrasé de chagrins que cette nou- 
velle tristesse m'a une minute accablé* 

Les chasseurs s'étaient aperçus de Vabsenco 
du prince de Nagato. Croyant à un accident, 
on avait donné l'alarme, et toute la cour re- 
venait en arrière. 

On aperçut bientôt le prince causant avec 
Signénari. On les rejoignit, on les entoura 
on les questionnant. Les chiens aboyèrent, 
quelques chevaux se cabrèrent; les faucon- 
niers rappelaient les oiseaux qui refusaient 
d'obéir et continuaient à poursuivre leur proie. 

— Qu'est-il arrivé? disait-on. 

— G'est un messager. 

— Il apporte des nouvelles d'Osaka? 

— De mauvaises nouvelles ! t 
Nagato conduisitSignénaridevantlaKisaki. 
La reine montait un cheval blanc couvert 

d'un réseau do perles et orné au front d'une 
houppe de soie. 

— Voici le plus brave de tes soldats, dit 
Nagato en désignant Signénari. Il vient 
d'Osaka. 

Signénari s'inclina profondément, puis re- 
prit son attitude grave et réservée. 



LA CHASSE AU VOI* 191 

— Parle, dit la Kisaki. 

— Divine souveraine, c'est avec douleur 
que je viens troubler tes plaisirs, dit Signé- 
nari, mais je dois Rapprendre que la paix de 
ton royaume est menacée. Hiéyas a soulevé 
une partie du Japon; il se prépare à atta- 
quer Osaka, afin d'usurper le pouvoir confié 
par le céleste mikado à ton serviteur Fidé- 
Yori. 

— Est-ce possible I s'écria la Kisaki, Hiéyas 
oserait commettre un pareil crime I Cet hom- 
me n'a donc pas d'âme que, pour satisfaire 
son ambition insatiable, il n'hésite pas à ar- 
mer les frères contre les frères, et à faire 
couler sur le sol du Japon le sang des ûls du 
Japon ? Es-tu certain de ce que tu avances ? 

— La nouvelle est parvenue cette nuit à 
Osaka par plusieurs messagers envoyés pré- 
cipitamment par les princes ; ceux-ci se hâ- 

' tent de fortifier leurs provinces. Le daï'mio 
d'Arima est arrivé ce matin à l'aube et a con- 
firmé les assertions des messagers. Des éclai- 
reurs ont été aussitôt envoyés sur différents 
points, et le siogoun m'a ordonné de rappe- 
1er au plus vite ses ambassadeurs afin de te- 
nir conseil. \>, 

— Retournons au palais, dit la Kisaki; 
On se mit eh marche silencieusement; les 

princesses seules chuchotaient entre elles eu 
regardant le jeune guerrier, 



§02 L USURPATEUR 

— Qu'il est charmant ! 

— On dirait une femme ! 

— Oui, mais quelle énergie dans son re- 
gard! 

— Quelle froideur aussi I sa gravité tran- 
quille inquiète et effraie. 

— Il doit être terrible dans la bataille. 

— Terrible aussi pour celle qui. l'aimerait, 
son cœur doit être d'acier comme son glaive, 
ne le regardons pas tant. 

Nagato chevauchait près de la reine. 

— Ces événements vont retarder ton ma- 
riage, Ivakoura! dit-elle avec une cortaino 
émotion joyeuse. 

— Oui, reine, dit le prince, et les hasards 
de la guerre sont grands, peut-être n'au- 
ra-t-il jamais lieu. Cependant, puisque Fat- 
koura est publiquement ma fiancée, je veux 
qu'elle aille, en attendant les noces, s'éta- 
blir dans mon château d'Hagui 1 , près de* 
mon père ; si je meurs, elle portera mon nom 
et sera souveraine de la province de Nagato. 

— Tu auras raison d'agir ainsi, dit la Ki- 
saki, mais la mort t'épargnera. Je ferai desV 
vœux pour que tu demeures sain et sauf. 

Nagato leva vers elle un regard plein de 
reproches. Il n'osa parler, mais t ce regard 
disait toute sa pensée, il signifiait : « Tu sais 
bien que la mort me serait plus douce que 
l'union que tu m'as imposée, » 



LA CHASSE AU VOL 193 

La Kisaki, émue, détourna la tête et piqua 
son cheval, 

On rentra au Daïri. 

Lorsque le mikado apprit la nouvelle de la 
guerre probable, il parut affligé, mais il se 
réjouit à part lui : il n'aimait pas le régent, 
il n'aimait pas davantage lo siogoun ; bien 
qu'il fût leur souverain seigneur, il sentait 
confusément qu'ils le dominaient, il se sa- 
vait surveillé par l'un et par l'autre, il les 
craignait. Il fut donc heureux de songer qu'ils 
allaient se faire mutuellement le mal qu'il 
leur souhaitait à tous deux. 

Le même jour les envoyés de Fidé- Yori 
quittèrent Kioto et retournèrent à Osaka. 



x\ 



L'USURPATEUR 



Eu deux mois à peino, comme l'avait dit 
Signénari, Hiéyas était devenu formidable ; 
il avait sous ses ordres une armée que la ru- 
meur publique fixait à cinq cent mille hom- 
mes. Les provinces de Sagami, de Mikava, 
de Sourouga, qui lui appartenaient, avaient 
fourni un nombre considérable de soldats. 
Le seigneur d'Ovari, le plus dévoué des par- 
tisans de Hiéyas, avait fait prendre les ar- 
mes à tous les hommes valides de sa prin- 
cipauté, de sorte qu'il ne restait pas un la- 
boureur sur ses terres. Le prince de Toza 
s'était retranché d'une façon formidable dans 
la grande île Sikof, située vers le sud du 
royaume, en face de la baie d'Osaka. De 
là il menaçait la capitale du siogoun . 

La plupart des seigneurs souverains du 
Japon, confiants dans la fortune de Hiéyas, 
lui prêtaient leur aide et tenaient leurs ar- 
mées à sa disposition. 

Hiéyas s'était établi à Yédo, qui n'était 



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{/USURPATEUR 195 

alors qu'une bourgade, dont la position stra- 
tégique l'avait séduit. Située vers la moitié de 
la longueur de la grande île Nipon, à l'extré- 
mité d'une baie qui échancrait profondé- 
ment les terres, environnée do hautes mon- 
tagnes, elle était facile à fortifier, et, une fois 
fortifiée, inexpugnable. Do plus, sa position 
au centre du Japon permettait, vu le peu de 
largeur de l'île, de couper les communica- 
tions par voie de terre entro la grande île de 
Yéso, la partie septentrionale du Nipon et sa 
partie méridionale, dans laquelle étaient si- 
tuées Kioto, Osaka et les principautés des par- 
tisans de Fidé-Yori. De cette façon, on isolait 
une moitié du Japon, que l'on forçait à res- 
ter neutre ou à prendre parti pour Hiéyas. , 

L'ancien régent avait déployé une activité 
sans pareille. Malgré son âge avancé et sa 
santé chancelante, il s'était transporté sur 
tous les points où il avait cru son influence 
nécessaire. Chez les princes qui lui étaient 
hostiles, il feignait de posséder encore le 
pouvoir qu'il n'avait plus et il leur réclamait 
le nombre de soldats qu'ils étaient tenus de 
fournir au gouvernement, en temps de guer- 
re. Puis il se hâtait d'envoyer ces troupes sur 
des points éloignés. Dans le cas où ses enne- 
mis apprendraient la vérité, ils étaient hors 
d'état de lui nuire. 

Mais, après avoir réalisé ces projets pleins 



106 L'USURPATEUR 

d'audaco et s'étro mis en mesure do commen- 
cer la grande lutte qu'il voulait entreprendre 
pour usurper le pouvoir, lliéyas se sentit tout 
h coup tellement affaibli, accablé par la fièvre 
et la souffrance, qu'il s'imagina qu'il allait 
mourir. 11 fit appeler en toute hâte son fils, 
qui résidait alors au château de Mikava, 

Fidé-Tadda, fils de Hiéyas, avait alors 
quarante-cinq ans. C'était un homme sans 
grande valeur personnelle, mais patient, 
persévérant et soumis aux intelligences su- 
périeures h la sienne. Il professait pour son 
père une admiration sans bornes. 

Il accourut auprès do son père, amenant 
avec lui sa plus jeune fille, une charmante 
enfant de quinze ans. 

Hiéyas habitait un château fort qu'il fai- 
sait construire depuis de longues années à 
Yédo, et qui n'était pas complétementachevé. 
De la chambre dans laquelle il était étendu 
sur d'épais coussins, il voyait par la large 
ouverture de la fenêtre l'admirable Fousi- 
Yama, dont la cime couverte de neige laissait 
échapper une légère fumée blanche. 

— C'est ta fille? dit Hiéyas, lorsque Fidé- 
Tadda fut près de lui avec l'enfant. 

— Oui, père illustre, c'est la sœur cadette 
de l'épouse du siogoun. 

— Du siogoun, répéta Hiéyas, en hochant 
la tète et en ricanant. Elle est fort jolie, lape- 



l'usurpateur 197 

lite, continua- t*il après avoir quelques ins- 
tants considéré la jeune fille, qui rougissait et 
abaissait ses longs cils noirs sur ses joues. 
Soigne-la bien, j'aurai besoin d'elle. 
Puis il fit signe d'emmener l'enfant. 

— Je vais peut-être mourir, mon fils, dit- 
il lorsqu'il fut seul avec Fidé-Tadda, c'est 
pourquoi je t'ai fait appeler; je veux te don- 
ner mes dernières instructions, to tracer 
la ligne de conduite que tu dois suivre quand 
je ne serai plus là. 

En entendant son père parler ainsi, Fidé- 
Tadda ne put retenir ses larmes. 

— Attends! attends! s'écria Hiéyas en 
souriant, ne pleure pas encore, je ne suis pas 
mort et tu vas voir que mon esprit n'est pas 
obscurci comme voudrait le faire croire le 
vieux Mayada. Ecoute-moi et garde mes pa- 
roles dans ta mémoire. 

— Chaque mot tombé de ta bouche est 
pour moi comme serait une perle fine pour 
un avare. 

— Je serai bref, dit Hiéyas, la parole me 
fatigue. Sache d'abord, mon fils, que le pré- 
décesseur de Go-Mitzou-No, le mikado ac- 
tuel, m'honora autrefois du titre de siogoun. 
C'était après la mort de Taïko. Je ne fis pas 
parade do ce titre pour ne pas porter om- 
brage aux amis de Fidé-Yori. Je laissai le3 
princes et le peuple prendre l'habitude de 



*», 



198 L* USURPATEUR 

m'appeler lo régent. Que m'importait lo nom 
par lequel on désignait lo pouvoir, pourvu 
que le pouvoir fût entre mes mains? Mais au- 
jourd'hui, le titre do siogoun est pour moi do 
la plus haute importance, car il est héréditaire, 
et je puis abdiquer en ta faveur. Tu parlais 
tout à l'heure du siogoun. Le siogoun, c'est 
moi. Fidô-Yori a reçu, il est vrai, le môme ti- 
tre, et je n'ai pas rappelé à ses insolents con- 
seillers que ce titre m'appartient, J'ai agi pru- 
demment. J'étais entre leurs mains, ils m'au- 
raient assassiné. Mais à présent j'entreprends 
cette guerre, sache-le bien, comme seul re- 
présentant du pouvoir régulier. J'ai fait bro- 
der sur mes bannières les trois feuilles do 
chrysanthème qui forment les insignes qui 
m'ont été donnés par l'ancien mikado, et c'est 
au nom de son héritier que je conduis mes 
armées. J'agis sans sa volonté, c'est vrai; 

mais, dès que je serai victorieux, il approu- 
vera mes actes. 

Hiéyas se tut un instant et but une gorgée 
de thé. 

— Seulement, reprit-il bientôt, la mort 
peut me surprendre, elle me menace, et il 
faut qu'après moi mon œuvre soit achevée. 
C'est pourquoi j'abdique aujourd'hui en ta 
faveur. Tu demeureras au château de Mikava 
à l'abri des hasards de la guerre, veillant sur 
ta ûlle, qui peut servir un de mes projets, 



L' USURPATEUR 199 

jusqu'au jour où la victoire to proclamera 
le maître du Japon; alors tu établiras ta rési- 
dence à Yédo,.la ville la mieux situéo du 
royaume. Maintenant le but que tu dois at- 
teindre en gouvernant le pays, je vais tâcher 
do te le montrer clairement : Taïko-Sama, qui 
était un homme de génie, bien qu'il fût le fils 
d'un paysan, conçut le plan, dès qu'il fut au 
pouvoir, de faire des soixante et un petits 
royaumes dont se compose le Japon un 
royaume unique ayant pour chef le siogoun. 
Ce projet, la vie d'un homme n'était pas as- 
sez longue pour le voir se réaliser. Taïko 
l'entreprit néanmoins avec vigueur, tout 
en cachant soigneusement ses intentions. 
Moi seul, je fus le confident de ses pensées, 
et, jusqu'à ce jour, je ne les ai révélées à 
personne. Lorsque Taïko* jeta les princes 
dans cette guerre contre la Chine, qui parut 
aux yeux de beaucoup un acte do folie, 
c'était pour affaiblir les seigneurs par une 
guerre dispendieuse et les tenir pendant 
quelque temps éloignés de leurs princi- 
pautés. Tandis qu'il les conduisait au com- 
bat, j'accomplissais, moi, ses ordres. Je fis 
construire le Tokaïdo, cette large route qui 
traverse insolemment les contrées soumises 

* 

autrefois aux seuls princes, je fis venir à 
Osaka les femmes, les enfants des seigneurs 
absents, sous le prétexte de les mettre à l'a- 



203 l'usurpateur 

M de tout danger si, par malheur, l'armée 
chinoise envahissait le pays. Lorsque les 
princes revinrent, on refusa de laisser partir 
les femmes. Elles durent résider définitive- 
ment à Osaka; elles y sont encore, précieux 
otages qui répondent do la fidélité des sei- 
gneurs de la terre. Comme Taïko était aussi 
un grand homme de guerre, la victoire vint 
couronner son entreprise hasardeuse et af- 
fermir sa puissance. 

Le mikado depuis longtemps déjà s'occu- 
pait fort peu des affaires du royaume. Taïko 
trouva bon qu'il s'en occupât encore moins ; 
il rendit sa puissance illusoire... Ecoute, 
continua Hiéyas en baissant la voix, cette 
puissance, il faut l'affaiblir encore; il faut 
que le mikado n'ait plus que le titre de sou- 
verain; accable-le d'honneurs, divinise-le 
de plus en plus, de façon qu'il lève ses re- 
gards vers le ciel et les détourne défini- 
tivement de la terre. Taïko a été inter- 
rompu par la mort dans l'accomplissement 
de son œuvre, qui est à peine commencée ; 
les princes sont encore puissants et riches. 
Poursuis cette œuvre après moi, morcelle les 
royaumes, jette la discorde entre les sei- 
gneurs; si deux amis ont des principautés 
voisines l'une de l'autre, interdis-leur de ré- 
sider en même temps dans leurs domaines; 
si ce sont deux ennemis,, laisse-les serap- 



L'USURPATEUR 501 

procher au contraire. La guerre éclatera en- 
tre eux et l'un au moins sera affaibli. Garde 
toujours leurs femmes à Yédo. Mets à la mo- 
de un luxe ruineux, les femmes t'aideront en 
ceci. Epuise les coffres des maris, qu'ils soient 
contraints à vendre leurs terres. Si l'un d'eux 
cependant est riche au point de pouvoir four- 
nir à toutes ces dépenses, rends-lui visite, et 
que, pour accueillir dignement un tel hon- 
neur, il soit forcé de dépenser sa dernière 
lame d'or. Aie soin de fermer rigoureusement 
le Japon aux étrangers : les princes pour- 
raient former avec eux des alliances redou- 
tables. Donc, que pas un navire venant de 
contrées lointaines ne soit accueilli dans nos 
ports. Recherche les chrétiens et massacre-les 
impitoyablement : ils sont capables de fomen- 
ter l'insubordination et la révolte. Tu m'as 

* 

bien compris, mon fils? Tu dois l'efforcer de 
faire du Japon un royaume soumis à un seul 
maître. Mais ce but sera difficile et long à at- 
teindre et la vie de l'homme est courte ; c'est 
pourquoi, quand le temps aura blanchi tes 
cheveux, tu appelleras ton fils comme je t'ai 
appelé aujourd'hui et tu lui transmettras mes 
paroles. J'ai fini. 

-*- Mon père, dit Fidé-Tadda en s'agenouil- 
lant devant Hiéyas, je vous jure d'accomplir 
de point en point V03 volontés. 

— Bien, mon enfant; mais fais appeler le 



202 i/usûnrATBun 

médecin, dit Hiéyas, qui respirait pénible- 
ment, suffoqué par ce long discours. 
Le médecin fut introduit. 

— Illustre savant, dit Hiéyas en le regar- 
dant fixement, suis-je très-malade ? 

— Non, maître, dit le médecin avec une 
certaine hésitation. 

— Je t'ordonne do dire uniquement la vé- 
rité. Suis-je très-malade? 

— Oui, dit le médecin. 

— En danger de mort? 

— Pas encore ; mais la vie de fatigues que 
tu mènes peut hâter ta fin. 

— Pourrai-je voir l'issue de la guerre que 
j'entreprends, en supposant qu'elle durât six 
lunes? 

— Oh! oui, dit le médecin, tu peux môme 
prolonger la guerre plus longtemps. 

— Eh bien ! je suis riche, s'écria Hiéyas 
en riant, je n'ai pas besoin de me presser, je 
vais prendre quelques jours de repos. 



* i * 

« 



XVI 



LES PÊCHEURS DE LA BAIE D'OSAKA 



Une agitation extraordinaire règne dans 
le château de Fidé-Yori. A chaque instant 
des chefs militaires couverts do lourdes cui- 
rasses franchissent la porte de ia première 
muraille : on entend le pas de leurs che- 
vaux résonner sous la voûte profonde. 

Ils gagnent en toute hâte la troisième en- 
ceinte et pénètrent dans le palais du sio- 
goun. 

Fidé-Yori, dans une salle voisine de la 
salle des Mille-Nattes, tient conseil au mi- 
lieu des chefs de son armée et des princes qui 
lui sont le plus dévoués. 

Le front du jeune siogoun est soucieux ; il 
ne dissimule pas son inquiétude, que parta- 
gent la plupart des guerriers. Quelques-uns 
cependant, pleins d'ardeur et de foi, relèvent 
le courage du maître. 

— Notre situation n'est pas désespérée, dit 
le général Sanada-Sayémon-Yoké-Moura, le 
plus habile guerrier du royaume, il faut sa- 



X 



204 L'i'SUnPATEUR 

voir l'envisager froidement. Hiéyas n'a sur 
nous qu'un avantage : tandis que nous ne 
songions pas à la guerre, il a rassemblé des 
armées; il est en mesure de commencer la 
lutte, nous ne sommes pas prêts ; mais, en 
quelques j$urs, cette infériorité n'existera 
plus ; nos troupes seront sur pied et la partie 
deviendra égale. Il faut donc pour le moment 
occuper l'ennemi par des escarmouches insi- 
gnifiantes, le retenir loin d'ici, tandis que 
nous rassemblerons no3 forces autour d'Osaka. 

— Pour moi, je suis d'avis d'attaquer im- 
médiatement Hiéyas et do ne pas lui laisser 
prendre l'offensive, dit le général Harounaga, 
un soldat sans grand mérite, mais que la 
protection active de Yodogimi, la mère du 
siogoun, avait promptement élevé. 

— Y songes-tu? s'écria le jeune Signenari, 
ce serait faire massacrer en quelques heures 
notre armée par une armée trois fois plus 
nombreuse qu'elle. Il faut occuper les forte- 
resses et nous mettre à l'abri d'une surprise 
jusqu'au moment où toutes nos forces seront 
réunies. Si alors Hiéyas ne nous a pas encore 
attaqués, il sera temps de prendre l'offensive. 

— Je maintiens ma proposition, dit Ha- 
rounaga. J'ai idée que l'armée de Hiéyas est 
loin d'être aussi nombreuse qu'on se l'ima- 
gine; comment, en l'espace d'une lune, au- 
rait-il pu devenir formidable a ce point ? 



LES PÊCHEUAS DE LA BAIE D'OSAKA. 205 

— On ne peut pas agir sur des suppositions, 
dit Yoké-Moura, et nous ne sommes pas en 
mesure d'attaquer; il faut avant tout grossir 
notre corps d'armée. 

— Combien avons-nous de soldats en ce 
moment? demanda Fidé-Yori. 

— Voici, dit Yoké-Moura : Sigpénari, qui 
vient d'être honoré, malgré sa grande jeu- 
nesse, du grade de général, a .vingt mille 
hommes sous ses ordres; Harounaga en a 
autant; Moto-Tsoumou et Massa-Nori com- 
mandent chacun dix mille soldats ; Moritzka 
en a quinze mille, et Yarna-Kava cinq mille. 
Moi, je suis à la tête de trente mille hommes. 
C'est donc un total de cent dix mille soldats. 

— Par quels moyens grossirons-nous cette 
armée? dit lo siogoun. 

— Tune songes pas, maître, dit Yoké-Mou- 
ra, que les princes n'ont pas encore envoyé 
les groupes qu'ils sont tenus de te fournir 
en temps de guerre, et que ces troupes tri- 
pleront, pour le moins, le chiffre de ton ar- 
mée. 

— Il ne faut pas oublier cependant, s'écria 
le prince d'Aki, que certaines provinces sont 
directement menacées par Iliéyas ou ses al- 
liés et que ces provinces seront contraintes de 
garder leurs soldats sous peine d'être immé- 
diatement envahies. 

— Les provinces les plus exposées, dit Si- 

n 



%. 



206 l'usurpateur 

gnénari en jetant les yeux sur une carte, 
sont celles de Satsouma, de Nagato et d'Aki 
à cause du voisinage des principautés de 
Figo et de Toza. 

— Comment 1 s'écria Fidé-Yori, le prince 
de Figo, le prince de Toza m'abandonnent? 

— Hélas ! ami, dit Nagato, tu l'ignorais, 
depuis longtemps cependant je t'avais signalé 
leur trahison, mais ton âme pure ne peut j>as 
croire aux crimes. 

— Il faut, s'il en est ainsi, dit le siogoun, 
que les princes gardent leurs soldats et qu'ils 
aillent se mettre à leur tête. Il va falloir que 
tu me quittes, Ivakoura. 

— J'enverrai quelqu'un à ma place, dit le 
prince de Nagato. Je suis décidé à rester ici. 
Mais ne nous occupons pas de cela, hâtons- 
nous d'agir et d'envoyer nos soldats à leurs 
postes, ne perdons pas le temps en paroles 
vaines. 

— Jô me range h l'avis de Yoké-Moura, dit 
le siogoun, qu'il retienne l'ennemi loin d'O- 
saka, tandis que nous achèverons de rassem- 
bler nos forces. 

— Le général Moritzka va partir immé- 
diatement avec ses quinze mille hommes, dit 
Yoké-Moura, il se rendra dans la province 
d'Isye et fera part du plan de défense au 
prince qui gouverne ce pays, il devra lui 
laisser cinq mille hommes avec Tordre de 



LES PÊCHEURS DE LÀ BAIE D'OSAKA 207 

surveiller les mouvements du seigneur d'O- 
vari, son voisin, et de bloquer sa forteresse, si 
c'est possible. Puis Moritzka traversera le 
Japon dans sa largeur, et, laissant sur les 
frontières des provinces révoltées le nombre 
d'hommes qu'il jugera nécessaire, il gagnera 
la priacipauté de Vakasa et s'y établira. 
Avec les armées levées par les princes de 
cette région, nous aurons environ quarante 
mille hommes sur la frontière. Yama-Kava 
et ses cinq mille soldats iront camper sur les 
rives du lac de Biva, derrière Kioto, les ca- 
valiers du ciel pourront se joindre à eux et 
s'établir sur les hauteurs. Harounaga con- 
duira son armée à Yamasiro et couvrira 
Osaka du côté du nord ; Signénari ira occu«r 
per Tîle d'Avadsi, au sud d'Osaka, et tiendra 
en respect les traîtres seigneurs de Toza et de 
Figo dont l'attaque serait en ce moment des 
plus redoutables. Le reste de l'armée demeu- 
rera dans les environs de la ville prêt à être 
envoyé sur les points les plus menacés. 

— Il n'y a rien à reprendre au plan que tu 
viens de nous exposer, dit le siogoun ; qu'il 
soit fait selon tes ordres et qu'on se hâte. 

Les généraux vinrent l'un après l'autre 
s'agenouiller devant le siogoun, puis ils quit- 
tèrent la salle* 

— Princes, dit alors le siogoun aux sei- 
gneurs restés près de lui, retournez dans vos 



X 



208 l'usurpateur 

Etats. Que ceux dont les domaines sont me- 
nacés gardent leurs soldats ; que les autres 
m'envoient immédiatement tous les hommes 
dont ils peuvent disposer. 

Les princes vinrent à leur tour s'incliner 
devant le maître : Satsouma, Ouésougui, 
Arima, Aki, Vakasa, puis ils sortirent. 

Fidé-Yori resta seul avec Nagato. 

— Ivakoura, lui dit-il en le regardant dans 
les yeux, que penses-tu de cette guerre? 

— Je pense qu'elle sera meurtrière; mais 
là justice est avec nous; même vaincus nous 
serons nobles et glorieux, et Hiéyas, fût-il 
vainqueur, sera couvert d'opprobre. Nous 
avons la jeunesse, l'ardeur, la force. C'est 
devant nous que marche l'espérance. 

— Merci, ami, de vouloir m'encourager 
par ta confiance, car j'ai le cœur gonflé d'in- 
quiétude. 

— Je te quitte, maître, dit le prince de 
Nagato. Je vais organiser mon armée. 

— Que veux-tu dire? 

— Crois- tu que je vais rester ici in actif, 
inutile? Crois-tu que je vais regarder les au- 
tres s'entretuer et ne pas me mêler do la 
partie? Je n'ai pas de soldats, mais j'en aurai. 

— Ne rappelle pas au moins ceux de ta 
province, ne laisse pas envahir tes Etats. 

— Je ne songe pas à cela, dit le prince. Je 
ne rappellerai pas ces soldats, non que je 



LES PECHEURS DE LA BAIE D'OSAKA 209 

liemie à conserver ma principauté, mais 
mon père réside dans le château d'Hagui et 
ma fiancée vient de s'y installer près de lui : 
ce sont leurs précieuses vies que je veux 
mettre à l'abri derrière le rempart vivant de 
ma loyale armée. Pas un homme ne quittera 
la province de Nagato. 

— Eh bien, où prendras-tu cette armée 
dont tu parles? dit le siogoun. 

— C'est un secret, dit le prince; lorsque 
cette armée aura accompli quelque action 
d'éclat, je te la présenterai. 

— Je ne devine pas tes projets, dit Fidé- 
Yori, mais je suis sûr que tu. ne feras rien 
que de noble et d'héroïque. Va, ami. 

Lé prince de Nagato rentra dans son pa- 
lais, il y trouva rassemblés une vingtaine de 
samouraïs, ses vassaux, qui venaient se met- 
tre à ses ordres. 

— Tenez- vous prêts à partir, leur dit le 
prince, réunissez vos serviteurs et préparez 
vos bagages; je vous ferai savoir mes volon- 
tés avant le coucher du soleil. 

Nagato remonta dans ses appartements; 
mais, à mesure qu'il en approchait, un sin- 
gulier tapage frappait son oreille. 

— Que se passe-t-il donc chez moi? mur- 
mura- t-il. 

Il se hâta et pénétra dans la salle voisine 
de sa chambre. 



210 L'U8UBPATBUa 

Il s'aperçut alors que c'était le jeune Loo 
qui causait à lui seul tout ce bruit. Il était 
armé d'un sabre ébréché et tournait autour 
d'un paravent illustré de guerriers grands 
comme nature. Loo frappait du pied, pous- 
sait des cris étranges, insultait ces guerriers 
immobiles et les transperçait impitoyable- 
ment de son sabre. 

— Qu'est-ce que tu fais là? s'écria le prince 
moitié fâché, moitié riant. 

Loo, à la vue de son maître, jeta son arme 
et se précipita à genoux. 

— Qu'est-ce que cela signifie ? reprit Na- 
gato; pourquoi mets-tu ce meuble en pièces? 

— Je m'exerçais à la guerre, dit Loo d'une 
voix qu'il s'efforçait de rendre larmoyante. 
Ça, ajoutà-t-il en montrant le paravent, c'est 
le château d'Ovari avec ses soldats; moi, j'é- 
tais l'armée du siogoun. 

Le prince se mordit les lèvres pour ne pas 
rire. 

— Serais-tu brave, Loo? dit-il. 

— Ahl oui, dit l'enfant, et si mon sabre 
coupait je ne craindrais personne. 

— Je crois que si ces guerriers, au lieu 
d'être en soie et en satin, étaient en chair et 
en os, tu te sauverais à toutes jambes. 

— Pas du tout ! s'écria Loo en s'asseyant 
sur ses talons. Je suis très-méchant et je me 
suis souvent battu ; une fois, j'ai arraché l'o- 



LES PÊCHEURS DB LA BAIE D'oSAKA 211 

reille à un gardien des quartiers, parce qu'il 
. ne voulait pas me laisser passer, sous pré- 
texte qu'il était trop tard ; pendant qu'il appe- 
lait du renfort en se tenant l'oreille, j'ai 
sauté par dessus la barrière. Un autre jour, 
je poursuivais une cigogne que j'avais blessée 
en lui jetant une pierre ; elle entra dans un 
1 enclos et moi derrière elle. Mais alors un gros 

chien arriva pour me dévorer ; je lui serrai 
le cou et je le mordis si fort qu'il s'enfuit en 
criant. Pourtant, je lui en veux, à ce chien, 
parce que la cigogne était partie. 

Le prince réfléchissait en écoutant les his- 
toires de Loo; il se souvenait d'avoir entendu 
parler de ces aventures ; on les lui avait rap- 
j porté en lui conseillant de ne pas garder chez 

lui ce jeune serviteur. 

— Voudrais-tu venir à la guerre avec moi? 
dit-il tout à coup. 

— Ah ! mon maître, s'écria Loo enjoignant 
les mains, je t'en supplie, emmène-moi; je 
suis plus souple qu'un serpent, plus agile 
qu'un chat, je sais me glisser partout, tu 
verras que je ne serai pas inutile; d'ailleurs, 
la première fois que j'aurai peur, tu me cou- 
peras la tête. 

— C'est convenu, dit le prince en sou- 
riant, va revêtir un costume très-simple, de 
couleur sombre, et tiens-toi prêt à m'accom- 
pagner. J'aurai besoin de toi des ce soir. 



212 L'CSUflPATBUR 

Nagato entra dans sa chambre, taudis que 
Loo, ivre de joie, s'éloignait en gambadant. 

Le prince ail ait frapper sur une cloche pour 
faire venir ses serviteurs, lorsqu'il crut en- 
tendre heurter faiblement sous le plancher, il 
se pencha et prêta l'oreille, le bruit se répéta 
plus distinct. 

Nagato alla fermer les panneaux ouverts 
autour de la chamtre, puis il revint vers l'en- 
droit du plancher où le bruit se faisait en- 
tendre; il souleva la natte et chercha un 
nœud de bois sur lequel il appuya le doigt : 
une partie du plancher s'écarta alors et dé- 
couvrit un escalierqui s'enfonçait dans l'obs- 
curité. Un homme gravit les dernières mar- 
ches de cet escalier et entra dans la chambre. 

Au premier aspect, cet homme ressemblait 
à Nagato; il était comme l'ébauche grossière 
de la statue parfaite réalisée par le prince* 

— Que deviens-tu, mon pauvre Sado? dit 
le "prince. Je t'avais oublié. 

— Je me suis marié, je suis heureux, dit 
Sado. 

— Ah I je me souviens : l'histoire des 
princes déguisés en aveugles et l'enlèvement 
de toute une famille ! Tu as de l'esprit. Cette 
aventure a occupé longtemps les oisifs. Mais 
que me veux-tu? Manques-tu d'argent? 

-- Maître, je viens te dire que j'ai honte 
de la vie que je mène. 



LES PÊCHEURS DE LA BAIE tfOSAKA 213 

— Comment! as-tu donc oublié nos con- 
ventions? 

— Non, seigneur, je n'ai rien oublié; j'é- 
tais un criminel, j'allais êiro décapité lorsque 
tu m'as fait grâce, parce que ton illustre 
père s'écria en me voyant : Cet homme te 
ressemble, Ivakoura. 

— Je t'ai pardonné aussi, dit le prince, 
parce que, à mes yeux, ton crime était léger : 
tu t'étais vengé d'une insulte en tuant ton 
ennemi, voilà tout. Mais quelles étaient mes 
conditions en te faisant grâce ? 

— De t'obéir aveuglément, de t'être dé- 
voué jusqu'à la mort. C'est ce que je viens te * 
rappeler aujourd'hui. 

— Comment? 

— Jusqu'à la mort... répéta Sado en ap- 
puyant sur chaque syllabe. 

— Eh bien! tu es vivant encore, tu n'es 
pas délié de ton serment. 

— Maître , dit Sado d'une voix grave , je 
suis de noble origine, mes aïeux étaient vas- 
saux do tes aïeux, et jusqu'au jour où la co- 
lère m'a fait commettre un crime, pas une ta- 
che n'avait terni l'éclat de notre nom. Tu 
m'as sauvé de la mort; et au lieu de me faire 
expier ma faute par uno vie rude, qui m'eût 
relevé à mes yeux, tu as fait de mon exis- 
tence une fête continuelle. J'ai accompli en 
ton nom mille* folies, j'ai déployé un luxe in- 



>, 



214 l'usurpateur 

sensé, j'ai joui de la vie, de la fortune, des 
honneurs comme si j'eusse été un prince tout- 
puissant. 

— Eh bien I tu me rendais service en ac- 
complissant mes ordres, voilà tout. Ta resr 
semblance avec moi me servait à tromper 
mes ennemis et à affoler leurs espions. * 

— Tu as chassé tes ennemis aujourd'hui, 
continua Sado, et mon rôle déjeune fou est 
terminé; mais songe, seigneur, combieu je 
puis te servir dans la guerre qui commence. 
Grâce à des fards habilement préparés, j'ar- 
rive à faire de mon visage une image assez 
exacte du tien, je me suis accoutumé à imi- 
ter ta voix, ta démarche, beaucoup de tes amis 
ne connaissent que moi, et pour eux je suis 
le véritable prince de Nagato. Quel avantage 
dans une bataille d'être double! J'attirerai 
l'ennemi d'un coté, tandis que tu agiras de 
l'autre. On te croira ici t tu seras ailleurs. J'ai 
bien accompli ma mission lorsqu'il s'agissait 
d'être fou et de répandre l'or à flots, je l'ac- 
complirai mieux encore lorsqu'il s'agira d'ê- 
tre brave et de verser mon sang pour toi. * 

— Ta noble origine se révèle à moi dans 
tes paroles, dit le prince, et je t'estime assez 
pour accepter l'offre que tu me fais, je con- 
nais ton habileté aux choses de la guerre, 
elle nous sera précieuse. Mais, sache-le, dans 
cette lutte les dangers seront grands. 



LES PÊCHEURS DE LA BAIE D'OSAKA 215 

— Ma vie t'appartient, n'oublie pas cela, 
maître, et si le hasard veut qu'un jour je 
meure pour toi, la tache faite à mon nom 
sera effacée. 

— Eh bien, dit le prince rapidement, tu 
vas partir pour mes Etats, les seigneurs voi- 
sins les menacent sérieusement; tu te met- 
tras à la tête de mes troupes ; tu défendras le 
territoire. Mais ma présence supposée dans 
mon royaume attirera peut-être autour de 
lui de nombreux ennemis. Hiéyas me hait 
personnellement. Sache, quoi qu'il arrive, 
soutenir l'honneur de mon nom ; songe que, 
pour tous, tu es le prince de Nagato. 

— A force de t'imiter, j'ai pris quelque 
chose de ton âme, dit Sado, je te jure d'être 
digne de toi. 

— Je me fie à toi, dit le prince ; je sais avec 
quelle intelligence tu as su tenir le rôle 
étrange que je t'avais confié, toutes les aven- 
tures conduites par toi en mon nom se sont 
terminées à mon honneur. C'est pourquoi je 
te donne aujourd'hui mes pleins pouvoirs. 
Tu partiras d'ici, emmenant avec toi une 
suite nombreuse, et c'est moi qui vais pren- 
dre le chemin souterrain ; indique-moi quel- 
les en sont les issues? 

— Il y en a deux, maître, dit Sado : 
l'une qui débouche dans une maison de pê- 
cheur inhabitée, sur les rives du Yodogava ; 



$16 L'USURPATEUR 

Vautre dans la demeure de ma femme. Car, 
ainsi que je te l'ai dit, j'ai épousé une char- 
mante jeune fille que j'aimais. 

— Que deviendra-t-elle, si tu meurst 

• — Je la mets sous ta protection, seigneur. 

— Prends dès aujourd'hui tes dispositions 
envers elle, dit le prince. Moi aussi, je peux 
être tué et ne pas revenir ; mes coffres sont à 
ta discrétion. 

— Merci, prince, magnanime, dit Sado 
en s'agenouillant un instant aux pieds de 
Nagato. As-tu quelque chose encore à me re- 
commander? 

— Tu feras parvenir au siogoun la lettre 
que je vais écrire. 

Le prince prit une feuille de papier en 
fibrilles' de bambou illustrée d'une liane 
fleurie et écrivit rapidement : 

« Maître, si l'on te dit que j'ai changé d'a- 
vis et que je suis parti pour mes Etats, 
garde-toi de le croire, mais laisse-le dire. 

* 1VAKOURA. » 

Il remit le billet à Sado. 

— Maintenant, lui dit-il, cache-toi un ins- 
tant derrière ce paravent, afin que personne 
ne nous voie ensemble ; lorsque je serai parti, 
tu agiras selon mes ordres. 

— Que le bonheur soit ton compagnon I 
dit Sado en se cachant. 



LES PÊCHEURS DE LA BAIE D'OSAKA 217 

— Merci de ce souhait, dit le prince, qui 
soupira. 

z II alla tirer un panneau et appela Loo. 

Le jeune serviteur accourut. Il était vêtu 
comme l'enfant d'un artisan, mais il avait 
passé son sabre à sa ceinture. 

Il aida son maître à revêtir un costume 
sans ornements, %puis le prince ouvrant un 
coffre enveloppa dans sa ceinture une somme 
considérable. 

— En route, maintenant, dit-il en Rap- 
prochant du souterrain. 

Loo regarda cette trappe ouverte sans ma- 
nifester la moindre surprise. Une lanterne 
allumée était posée sur la dernière marche ; 
il prit la lanterne et commença à descen- 
dre*, le prince le suivit et referma la trappe. 
Ils descendirent alors cinquante marches et 
se trouvèrent dans un petit carrefour duquel 
s'éloignaient deux étroits couloirs. 

Une odeur de terre humide et un froid 
glacial régnaient en cet endroit. 

— Do quel côté allons-nous, maître? de- 
manda Loo en regardant les deux routes di- 
vergentes. 

Le prince s'orienta un instant. 

— Prenons à droite, dit-il. 

Ils s'engagèrent dans l'étroite galerie, sou- 
tenue de loin en loin par de larges poutres 
de bois noir, et marchèrent une demi-heure 
T. t 13 






218 L'USURPATEUR 

environ ; ils arriveront alors au pied d'un esca- 
lier qu'ils graviront. Cet escalier débouchait 
dans la chambre unique d'une maison do pê- 
cheur. 

— Nous sommes arrivés, dit Nagato en je- 
tant un regard autour de lui. 

La chambre était déserte et presque vide, 
quelques filets noircis formaient comme une 
draperie sur les murailles ; dans un coin un 
léger bateau était couché sur le flanc. 

— Ça n'est pas beau ici, dit Loo d'un air 
dédaigneux. 

La porte était fermée intérieurement par 
une barre de fer, Nagato la souleva et fit 
glisser le panneau dans sa rainure. 

Le soleil était couché, la nuit montait ra- 
pidement, cependant, le ciel encore pourpré, 
ensanglantait le fleuve. On voyait quelques 
grands bateaux amarrés près des berges, d'au- 
tres barques rentraient venant de la mer, les 
matelots abaissaient les voiles en roseaux tres- 
sés, on entendait le bruit de l'anneau glissant 
le long du mât; quelques pêcheurs, gravis- 
saient les escaliers à pic et traînant leurs filets 
mouillés, regagnaient leurs habitations. 

Déjà on allumait les grandes lanternes 
en forme de carré long, aux façades des 
débits de thé; des clameurs joyeuses com- 
mençaient à s'échapper de leurs jardins, de 
leurs salles ouvertes. 



LES PÊCHBURS DE LA BAIE D'OSAKA 219 

Le prince, suivi do Loo, se dirigea vers le 
plus bruyant de ces établissements ; mais, à 
sa grande surprise, lorsqu'il pénétra dans la 
galerie déjà pleine de monde, il fut salué 
par des acclamations enthousiastes. 

— C'est mon brave Sado qui me vaut cette 
popularité, se dit-il. 

— Le seigneur! le seigneur! criait-on. 

— Que Ton apporte du saké ! Eventrons 
les tonneaux ! Le cl a uni o veut que Ton soit 
ivre ! 

— Nous le serons ! nous le serons ! au 
point* de ne pas distinguer la lune d'avec le 
soleil ! 

— Mais il faut beaucoup de saké, beau- 
coup, beaucoup ! Alors nous pourrons chan- 
ter l'antique chanson de Daïnogon-Ootomo! 

Ils entonnèrent en chœur cette chanson : 

« Y a-t-il quelque chose au monde de 
plus précieux que le saké ? 

« Si je n'étais un homme, je voudrais être 
un tonnelet. » . 

Cependant un matelot, nu jusqu'à la cein- 
ture, à la figure large et peu avenante, s'a- 
vança vers le prince. 

— Nous boirons plus, tard, dit-il. Tu m'as, 
la dernière fois que nous nous sommes vus, 
fendu la joue d'un coup de poing-, je veux 
t'enfoncer une côte ou deux; ensuite, nous 
serons amis* 



y 



220 L*USURPATEUI\ 

— Sais-tu bien à qui tu parles? s'écria Loo 
furieux, en s'élancant vers l'homme du 
l^euple. 

Celui-ci le repoussa, mais l'enfant lui sai- 
sit le bras et le mordit jusqu'au sang. 
Le matelot cria do douleur. 

— C'est un loup, celui-ci! hurla-t-il. 

Et il courut sur Loo les poings levés, mais 
le prince le saisit par les poignets. 

— Laisse cei enfant, dit-il, battons-nous si 
tu veux. Comment t'appelles-tu? 

~ Tu ne sais pas mon nom ? 

— Je l'ai oublié. 

. — Un prince peut bien oublier je nom 
d'un simple matelot, s'écria-t-on de tous cô- 
tés, il s'appelle Raïden, comme le dieu des 
orages. 

— Eh bien! Raïden, dit Nagato, battons- 
nous puisque tu me gardes rancune. 

— Lâche-moi d'abord, dit Raïden qui fai- 
sait de vains efforts pour se dégager. 

Le prince le lâcha. Alors le matelot, fer- 
mant ses poings, guetta un instant son ad- 
versaire, puis il s'élança sur lui; mais Na- 
gato, d'un seul geste brusque et violent, 
l'envoya rouler les jambes en l'air au milieu 
d'un grand fracas de porcelaines brisées, 
parmi les tasses et les flacons disposés sur le 
plancher. 

Tous les assistants éclatèrent de rire. 



LES PÊCHEURS ï\% LA «AIK D'OSAKA 221 

i 

— To voilà satisfait disait-on, lu as causé 
des dégâts pour plus d'un kobang; sileprinco 
no payo pas, il to faudra vendre beaucoup do 
poissons pour l'acquitter. 

— Jo payerai, dit le prince, mais parle, 
Raïden, veux-tu. continuer la lutte ? 

— Non, merci, dit Raïden, je suis tombé 
dans du thé bouillant, et il m'en cuit ; d'ail- 
leurs tu es plus for* ce soir encore que de 
coutume, je serais battu. 

— Le saké! le saké! puisque la querelle 
est terminée, dirent les assistants. Parle, 

» î * 

prince, dé quelle façon allons-nous nous di- 
vertir co soir ? 

— Buvons d'abord, dit le prince, aujour- 
d'hui le temps n'est guère à la réjouissance -, 
de tristes nouvelles circulent au château, l'in- 
quiétude est dans tous les cœurs, car la guerre 
civile va éclater ; les folies que nous faisions 
ne sont plus de saison, pas plus que les fleurs 
et les feuillages lorsque souille la première 
rafale de l'hiver. 

On avait apporté le saké. Un grand silence 
s'était établi ; tous les yeux étaient fixés sur 
le prince. 

— Je suis venu pour causer avec vous, 
qui avez été quelquefois mes compagnons de 
plaisir, reprit-il. Vous aimez la lutte, vous 
êtes braves, vous êtes forts ; voulez-vous être 
encore mes compagnons et vous battre sous 



n 



222 i/USUAPÀTBim 

mes ordres, avec les ennemis do< Fidé- 
Yori? 

— Nous le voudrions, certes! s'écrièrent 
quelques matelots. 

— Mais nos femmos, nos enfants, que de- 
viendraient-ils ? 

— Qui les nourrirait en notre absence ? 

— Vous savez bien que l'or coule do mes 
doigts comme l'eau d'une fontaine. Je no 
vous ferai pas quitter votre métier et risquer 
votre vie sans vous payer largement. Com- 
bien gagne un pêcheur dans sa journée ? 

— Gela dépend : dans les mauvais jours, 
quand la mer est impitoyable, on ne gagne 
pas même un itzibou ; les bons coups de filet 
rapportent quelquefois jusqu'à un demi- 
kobang, 

— Eh bien, je vous payerai un demi- 
kobang par joui* tant que la guerre durera . 

— C'est trop ! c'est trop ! s'écria-t-on de 
tous côtés, notre sang ne vaut pas cela. 

— Je ne me rétracterai pas, dit le prince. 

— Mais songe donc, s'écria Raïden, nous 
sommes nombreux, si tu nous engages tous h 
ce prix-là, le total sera considérable î 

— Je sais compter, dit le prince en sou- 
riant, il me faut deux cents hommes, cela 
fera cent kobangs par jour, trois mille ko- . 

bangs par mois* trente^six mille kobangs par 
an* 



LES PÊCHEURS DB LA BAIE D'OSAKA 223 

Raïden écarquillait les y eux. 

— Où trouveras-tu tant d'argent? 

— Vous n'avez pas idée do la fortune des 
princes, dit Nagato étonné de ce singulier 
débat; je m'apercevrai à peine do cette dé- 
pense, n'ayez donc aucun scrupule. 

— Bien ! bien ! s'il en est ainsi, nous ac- 
ceptons, s'écrièrent les matelots. 

— Pour ce prix-là tu peux nous faire cou- 
per en cinquante morceaux, dit Raïden, qui 
n'était pas encore revenu de sa stupéfaction. 

— Vous courrez de grands périls , dit le 
prince, il faudra être dévoués et intrépides. 

— Celui qui lutte avec la mer n'a plus 
peur des hommes, dit un matelot; nous 
sommes habitués au danger. 

— Ecoutez, dit Nagato; vous choisirez 
parmi vos barques cinquante des meilleures 
et des plus fortes ; vous ne changerez rien à 
leur aspect pacifique; vous les laisserez pour- 
vues de leurs engins de pêche et les tiendrez 
prêtes à prendre la mer au premier signal. 

. — C'est entendu, dit Raïden. 

— Je vous fournirai des armes, continua 
le prince; mais vous les cacherez soigneuse- 
ment; vous devez avoir l'air de pêcheurs et 
non de guerriers. 

— Très-bien! nous comprenons, s'écria 
Raïden, qui, debout les bras croisés, écoutait 

e prince attentivement* ^ 



2*24 i/usunpATEtm . 

— Jo n'ai pas autre chose à vous comman- 
der pour le moment, dit Nagato; seulement, 
tenez secrètes nos conventions. 

— Nous n'en parlerons pas môme aux 
mouettes qui passent sur la mer. 

Lo prince ouvrit sa ceinture et versa sur 
le plancher un monceau d'or. 

— L'engagement commence aujourd'hui 
même pour ceux qui sont présents ici, dit-il, 
et je vais compter à chacun de vous cent ko- 
bangs. Vous choisirez parmi vos compagnons 
le nombre d'hommes nécessaire pour com- 
pléter ma petite troupe; engagez les plus 
braves, les plus discrets. 

~ Les marins ne sont pas bavards, dit 
Raïden. 

— Les pêcheurs surtout, le bruit effraie le 
poisson. 

— Allons, Loo, dit-il, le prince vient comp- 
ter l'argent. 

Loo s'approcha et commença à ranger par 
piles les petites lames d'or. 

Chaque homme s'avança à son tour et dit 
son nom, que Nagato écrivait sur une lon- 
gue feuille de papier. 

Le prince regardait avec plaisir le visage 
naïf et intrépide de ces hommes qui venaient 
de lui vendre leur vie ; il se disait que rare- 
ment à la cour il avait rencontré le regard 
loyal qu'il voyait la briller dans tous les yeux. 



LES PÉCHEURS DE LA BA1B D'OSAKA 225 

La plupart de ces hommes avaient lo torse 
nu et laissaient voir leurs muscles vigou- 
reux, ils riaient de plaisir en prenant l'ar- 
gent. 

Bientôt le prince quitta la maison de thé 
et remonta les rives du fleuve. Il entendit 
longtemps encore les rires et les voix des ma- 
telots qui, en buvant du saké, chantaient à 
lue-tête la chanson de Daïnogon-Ootomo. 

Loo, qui l'avait entendu pour la première 
fois, cherchait à se la rappeler, et la fredon- 
nait en marchant derrière le prince : 

« Si je n'étais un homme, je voudrais être 
un tonnelet! » 



13. 



XVIÏ 



^* 



L'ILE DE LA LIBELLULE 



La belle Yodogimi vorse des larmes. Elle 
est debout, appuyée contre un panneau de la- 
que noire, un Bras levé dans un mouvement 
de douleur, les doigts légèrement crispés sur 
la paroi lisse et brillante, la tête renversée, 
un peu inclinée vers l'épaule : elle pleure 
sans oublier d'être belle. 

Yodogimi a bientôt quarante ans : qui le 
croirait h la voir si charmante? Ses yeux 
très-grands sont pleins d'éclat encore, ses lè- 
vres sont fraîches, son teint est pur et l'uni- 
que torsade formée par sa chevelure roule 
jusque sur le sol, comme un serpent noir. 
t La princesse, selon sa coutume, est magnifi- 
quement parée ; une ceinture de prix serre 
sa taille svelte et les broderies de sa robe 
sont d'un merveilleux travail. 

A quelques pas d'elle le général Harounaga, 
son amant, se tient debout en grand costume 
de guerre, le fouet aux lanières d'or à la 
main; il regarde attentivement le plancher 



Si 



VlUZ DB M MBBLMJLB 227 

ot voudrait amener une larme au bord de ses 
yeux, mais il ne peut y parvenir. Do temps à 
autre, il pousse un profond soupir, 

— Hélas ! héla s ! s'écrie Yodogimi, tu vas 
partir, m'oublier, mourir pout-ôtre ! 

— Je puis mourir, dit lo général, mais 
t'oublicr, je ne le puis pas, 

— Mourir I Tu n'as donc pas do cœur, que 
tu oses me parler do ta mort? Les hommes 
sont cruels; ils jurent de vous être dévoués, 
et puis pour un rien ils vous abandonnent, 

— Ce n'est pas ma faute : il y a la guerre, 
il me faut partir à Yamasiro avec mes sol- 
dats, 

— Et si je t'ordonnais do rester? 

— Je te désobéirais, princesse, 

— Tu l'avoues effrontément. Eh bien ! je to 
défends de partir! 

— Soit, dit lo général, je ne sais pas résis- 
ter h tes volontés; mais ce soir môme je me 
fendrai le ventre. 

— Par ennui do rester près de moi? 

— Non; parce que je serai déshonoré, et 
qu'on ne doit pas survivre au déshonneur. 

— Ah ! je suis folle, dit la veuve de TaïHo- 
Sama en essuyant ses yeux; je parle comme 
une enfant, je te conseille d'être lâche. Va, 
ne ménage pas ton sang; si tu meurs, je 
mourrai aussi. Comme tu es beau en tenue 
de combat! ajouta- t-elle en le considérant 



N 



228 ' l'usurpateur 

avec complaisance. C'est donc pour l'ennemi 
qu'on sépare ainsi? 

— C'est l'usage, dit Harounaga, d'ailleurs 
les flèches rebondissent sur ces écailles de 
corne et les coups de sabre ne peuvent les 
entamer* 

— Ne parle pas ainsi, il me semble être 
au milieu de la bataille, s'écria Yodogimi. Je 
vois les flèches voler, j'entends le cliquetis 
du fer. Que vais-je devenir pendant ces longs 
jours d'inquiétude? 

— Yamasiro n'est pas loin d'Osaka, dit le 
général, je t'enverrai souvent des nouvelles 
du camp. 

— Oui, n'est-ce pas? chaque jour, fais par- 
tir un messager. 

— Que chaque jour il me rapporte un mot 
de toi. Adieu, la plus belle des princesses. 

— Adieu, guerrier intrépide. Fasse le ciel 
que nous nous revoyions bientôt! 

Harounaga s'éloigna, et lorsqu'il traversa 
la cour du palais, Yodogimi se pencha de la 
fenêtre pour le voir encore. 

Le page qui tenait le cheval du guerrier 
apprit au général, tout en l'aidant à se mettre 
en selle, que des nouvelles des plus inquié- 
tantes circulaient dans le château. L'avant- 
garde de l'armée ennemie avait été vue à 
Soumiossi, c'est-à-dire à quelques lieues d'O- 
saka; les troupes du siogoun n'avaient donc 



L'ILE DB LA LIBELLULE 239 

pas réussi h barrer l'Ile de Nippon dans sa 
largeur, comme on l'avait projeté. 

Harounaga se hâta de rejoindre son corps 
d'arméo qui l'attendait prêt à partir hors des 
remparts du château. 

Plusieurs cavaliers galopèrent à sa rencon- 
tre. Le siogoun venait d'arriver au campe- 
ment, il demandait Harounaga. 

— No va pas à Yaraasiro, lui dit-il dès 
qu'il l'aperçut, gagne Soumiossi, et tâche 
d'écraser lés rebelles, s'il est vrai qu'ils soient 
déjà établis en ce lieu. 

— J'y cours, maître, dit Harounaga, et je 
jure d'être vainqueur. 

Quelques instants plus tard, il quittait 
Osaka avec son armée. 

A la même heure, plusieurs bateaux de 
pêche, profitant de la marée, sortaient du 
port, et, poussés par uno forte brise, gagnaient 
la haute mer. 

C'était la flottille do Nagato. 

Lé prince avait appris l'un des 'premiers 
l'apparition à Soumiossi des soldats de 
Hiéyas. Il s'était aussitôt décidé à prendre 
la mer et à aller croiser dans les parages 
menacés. 

Chaque barque était montée par quatre hom- 
mes; celle où se trouvait Nagato avait un. 
personnage de plus : Loo. Celui-ci avait pé- 
ché quelques poissons et il les regardait avec 






230 i/usimpATBim 

une cruauté naïve se tordro et agoniser. Raï- 
den était au gouvernail. 

Le prince, couché au fond de la barque, 
regardait vaguement au-dessus de lui la 
grande voile brune qui craquait en se gon- 
flant et l'enchevêtrement des cordages; il 
rêvait. Le même rêve, toujours, emplissait son 
âme; elle était comme la mer qui reflète 
éternellement le ciel. Tout événement, touto 
action inquiétaient douloiueusemeiUlo prince, 

l'attristaient; c'étaient des nuages voilant son 
amour, l'empêchant do s'y absorber tout en- 
tier. Cependant, son caractère plein de no- 
blesse le poussait à se dévouer à son sei- 
gnour, à verser son sang pour lui, à le sau- 
ver) si c'était possible; mais, malgré lui, 
souvent il oubliait la guerre, Hiéyas, les in- 
trigues, les crimes, comme le silence en se 
rétablissant oublie les clameurs qui l'ont un 
instant troublé. Il évoquait alors par la pen- 
sée un regard tombant sur lui, une inflexion 
de voix, un pli de voile soulevé par le vent et 
venant frôler ses lèvres ; il retrouvait le fris- 
son que ce léger contact avait fait courir 
dans son sang. Il se disait par instant que 
peut-être elle aussi songeait à lui, et il pour- 
suivait dans l'espace cette pensée errante. 
Les vagues le berçaient doucement et l'en- 
courageaient à ces folles rêveries; , le vent 
soufflait, la voile gonflée ressemblait à un 



L'ILE PB hK LIBELLULE 231 

croissant énorme; l'eau, vivement refoulée/ 
clapotait à l'avant. 

— C'est pour nepasm'éloigner d'elle, mur- 
murait-il, que je me suis engagé dans cette 
aventure singulière. Je compte sur le hasard 
pour me fournir des occasions de servir mon 
prince, car si Ton me demandait d'expliquer 
mon plan de campagne je serais fort embar- 
rassé. Me porter sur les points les plus péril- 
leux, combattre avec fureur, puis m'éloignor 
sans m'être fait connaître, je n'ai pas d'autre 
but. D'après l'avis du général Yokô-Moura, 
cependant, une petite cohorte indépendante, 
survenant au milieu d'un combat, peut quel- 
quefois faire pencher le plateau do la * vic- 
toire et rendre de grands services... Je me 
souviens fort à propos de ceci pour justifier 
nia conduite, ajouta le prince en souriant. 

Les cinquante barques composant la flot- 
tille étaient disséminées sur la mer; Loo di- 
sait qu'elles avaient l'air d'un essaim de pa- 
pillons près de se noyer. 

Vers le milieu du jour, on se rapprocha de 
la côto. Souraiossi n'était plus qu'à une pe- 
tite distance, Nagato voulut desceudre à terre 
pour tâcher de recueillir do nouveaux rensei- 
gnements sur l'armée ennemie. 

Une petite anse abrita les barques qui 
abordèrent, la plupart restèrent au large, 
vingt hommes seulement descendirent avec 



232 l'usurpateur 

le prince, ils gagnèrent une route qui pas- 
sait à cent pas de la mer et s'orientèrent afin 
de trouver un village. Ils marchèrent quel- 
que temps ; mais tout h coup, ceux qui étaient 
en avant et avaient déjà tourné un coude du 
chemin revinrent précipitamment. 

— Un daïmio ! un daïmio ! criaient-ils. 

— Eh bien, qu'importe, dit le prince de Na 
gato. 

— Si nous encombrons la route, on mar- 
chera sur nous, ou bien on nous coupera la 
tête, dit Raïden. 

— Va donc voir, Loo, dit le prince, quel 
est le nom inscrit sur le poteau fiché au bord 
du chemin ; si le seigneur dont il annonce le 
passage est moins noble que moi, nous jette- 
rons le poteau à terre, et, bien que je n'aie 
pas de cortège, le prince me fera place. 

Loo, après avoir cherché un instant des 
yeux, se mit à courir vers un des poteaux 
que les seigneurs font planter sur les routes 
qu'ils doivent parcourir, afin d'indiquer lo 
jour do leur passage. 

. L'enfant revint bientôt avec une mino stu- 
péfaite. 

— C'est toi, maître, qui vas passer par ici, 
dit-il. 

— Gomment? dit le prince. 

— C'est écrit sur la planchette, dit Loo : 
« Le tout puissant Ivakoura-Teroumoto-Mori, 



4 

V 



l 



l'île de la libellule 233 

prince de Nagato, traversera cette contrée le 
dixième jour de la cinquième lune. » 

— Silence, Loo, dit le prince ; ne félonne 
de rien et sois discret... c'est Sado qui se rend 
dans mes Etats, ajouta-t-il à part lui. 

Déjà, dans un léger nuage de poussière, les 
avant-coureurs du cortège tournaient l'angle 
de la route. 

C'étaient des valets, des scribes, de"s cuisi- 
niers portant toutes sortes d'ustensiles. 

Les matelots s'agenouillèrent au bord du 
chemin ; le prince se dissimula derrière une 
haie d'églantiers. 

Le premier groupe passa, suivi d'abord par 
une vingtaine do chevaux chargés de caisses 
et de paquets enveloppés de cuir rouge, puis 
par un grand nombre d'hommes portant des 
piques, des bannières, des glaives, des arcs, 
des carquois, des parasols. 

Une foule de serviteurs s'avança ensuite ; 
chaque homme portait sur l'épaule un coffre 
verni qui contenait des vêtements ou quel- 
que objet à l'usage du prince. 

Puis parurent successivement des officiers 
qui tenaient des armes de luxe et les lancés 
princières ornées do plumes de coq ou de 
lanières de cuir ; des palefreniers conduisant 
des chevaux richement harnachés ; un samou- 
raï, suivi de deux valets, qui tenait sur ses 
bras le chapeau sous lequel, lorsqu'il met. 



234 l'usurpateur 

pied à terre j le prince s'abrite du soleil ; un 
autre seigneur portant un parasol dans un 
fourreau de velours noir ; derrière eux, les 
serviteurs et les bagages de ces seigneurs dé- 
filèrent silencieusement. 

Alors apparurent vingt-huit pages coiffés 
de chapeaux ronds, précédant la litière du 
prince. Ces pages se mouvaient d'une façon 
particulière : ils lançaient à chaque pas uu 
de leurs pieds en arrière, en l'élevant aussi 
haut que possible, et jetaient en même temps 
une m.ain en avant, comme s'ils eussent voulu 
s'élancer à la nage. 

Enfin, le norimono du seigneur approcha, 
porté par huit hommes qui s'avançaient à 
petits pas, soutenant dans la paume de leur 
main l'unique brancard passant comme un 
arc au-dessus du palanquin, et qui l'autre 
main étendue semblait vouloir imposer si- * 

lence et exprimer une crainte respectueuse. 

Sur la laque noire piquée de clous dorés 
dont les parois du norimono étaient recouver- 
tes on voyait les insignes du souverain de Na- 
gato : trois boules surmontées d'une barre. 
L'intérieur de ce grand coffre était tendu de 
brillantes étoffes de soie, et, sur un matelas 
recouvert d'un tapis de velours, le prince 
étendu feuilletait un livre. 

Le norimono passa et le cortège se termina 
par une foule cVécuyers, de pages, de por* 



L'ILE de la libellule ' 235 

teurs de bannières, qui marchaient dans un 
ordre parfait en gardant le plus profond si- 
lence. 

— En vérité, dit Raïdcn qui se releva et 
frotta ses genoux souillés de poussière, tout 
cela est fort beau, mais je préfère n'être 
qu'un matelot et marcher à ma guise sans 
cet attirail encombrant. 

— Tais-toi donc, dit un autre, tu vas fâ- 
cher le seigneur. 

— Il partage sans doute mon avis, dit 
Ilaïden, puisque étant prince ft- s'est fait 
matelot. 

On gagna le plus prochain village, et 
avant d'avoir interrogé qui que ce fût, on 
était amplement renseigné sur ce qu'on vou- 
lait savoir. Plusieurs bourgs voisins immi- 
graient dans celui-là. Les rues regorgeaient 
de monde, de chariots, de bestiaux. Un for- 
midable brouhaha s'élevait de cette foule 
d'hommes et d'animaux. Les buffles, effrayés, 
beuglaient, s'écrasaient les uns les autres; 
les pourceaux, sur lesquels on trébuchait, 
poussaient des hurlements aigus ; les femmes 
gémissaient, les enfants pleuraient; et le ré- 
cit des événements, toujours recommencé, 
courait de groupe en groupe. 

— Ils ont pris l'Ile de la Libellule I 

— En face de Soumiossi, on les voit de la 
cote* Les. habitants de l'Ile n'ont pas pu fuir* 



236 L'USURPATEUR 

— Ils sont venus sur trois jonques de 
guerre, trois belles jonques dorées par places, 
avec des mâts très-hauts et des banderoles 
qui flottent de tous côtés. 

— Ce sont les Mongols ? demandaient quel- 
ques vieillards qui se souvenaient confusé- 
ment de guerres anciennes » d'invasions 
étrangères. 

— Non, c'est le régent qui veut faire mou- 
rir le siogoun. 

— Combien de soldats a-t-on vu débarquer 
dans nie? demanda Raïden qui s'était glissé 
parmi la foule. 

— On ne sait pas; mais ils sont nombreux; 
les jonques en étaient toutes pleines. 

— Quinze cents hommes environ, dit à 
part lui Raïden. 

— C'est l'avant-garde de l'armée de Hiéyas,. 
dit le prince de Nagato à voix basse ; si les 
troupes de Fidé-Yori n'arrivent pas prompte- 
ment, Osaka court les plus grands dangers. 
Reprenons la mer, ajouta-t-il, j'ai unprojetqui, 
bien que follement audacieux, peut réussir. 

Avant de quitter le village, Nagato ordonna 
à Raïden d'acheter un assez grand nombre 
d'outils de charpentier. Puis ils gagnèrent la 
plage et se rembarquèrent. 

Vers lo soir la petite flotte arrivait en vue 
de Soumiossi et s'abritait derrière un pro- 
montoire qui la masqua complètement. 



L'ILE DE LA. LIBELLULE 237 

r 

Lo lieu était admirable : des arbres énor- 
mes dont les racines découvertes s'accro- 
chaient comme des serres d'oiseaux de proie 
à la terre et aux' roches se penchaient vers 
la mer; des buissons, des arbustes faisaient 
crouler vers elles les touffes de leurs fleurs 
superbes; les vagues étaient toutes jonchées 
de pétales envolés qui naviguaient, s'amas- 
saient en îlots ou en longues guirlandes. 
Sur quelques rochers aigus les lames bondis- 
saient en jetant une mousse blanche; des 
mouettes s'envolaient qui semblaient de l'é- 
cume faite oiseau. L'eau avait un ton uni- 
forme de satin bleu glacé d'argent, d'une 
douceur, d'un éclat incomparables, et le ciel 
gardait du soleil disparu une expansion d'or 
fluide qui éblouissait encore. Au loin, l'île de 
la Libellule, verte et fraîche, découpait ses 
contours d'insecte, la côte de Soumiossi, 
toute vermeille, s'étendait avec ses falaises 
dentelées, et au faîte du promontoire une pe- 
tite pagode élevait son toit pointu, pavé de 
porcelaine, et dont les angles semblaient être 
relevés par les quatre chaînes qui se ratta- 
chaient à une flèche dorée. 

i 

Le prince songeait à un autre coucher de 
soleil, à celui qu'il avait vu du haut de la 
montagne, près do Kioto, avec la reine a ses 
côtés; il fermait les yeux et il la revoyait, 
elle, si belle, si noble dans l'aveu muet de 



238 l'usurpateur 

son chagrin, les cils tout brillants de larmes, 
tournant vers lui son regard pur et lui ordon- 
nant d'épouser sa rivale. Les moindres dé- 
tails de sa parole, de son geste, le petit miroir 
au-dessus de son front qui jetait des rayons 
comme une étoile, étaient gravés dans son 
esprit avec une netteté surprenante. 

— Cet instant fut douloureux, se disait-il, 
et cependant il me semble par le souvenir 
qu'il ait été plein de charme. Elle était là 
du moins, jt l.a voyais, je l'entendais, le son' 
de sa voix éta.* t un baume à la cruauté de ses 
paroles, mais maintenant quelle douleur de 
vivre, le temps est comme une mer sans 
borne, où pas un rocher, pas un mât de na- 
vire ne permet à l'aile exténuée de se reposer 
un instant ! 

On avait mis à la mer trois canots très- lé- 
gers, qui saillissaient à peine au-dessus de 
l'eau. Dès que la nuit fut venue, Nagato 
choisit huit hommes parmi les plus intrépi- 
des, il garda avec lui Ràïden et un autre ma- 
telot nommé Nata. Ils descendirent dans les 
canots, trois hommes dans chaque embarca- 
tion. 

— Si vous entendez des coups de feu, ve- 
nez à notre Recours, dit le prince de Nagato 
à ceux qui restaient. 

Et les trois canots s'éloignèrent sans bruit. 
Ceux qui les montaient étaient armés de 



* L'ILE DE LA LIBELLULE 230 

sabres et de poignards, de plus ils empor- 
taient les outils achetés au village et plu- 
sieurs fusils à mèche. Ces armes, d'inven- 
tion étrangère, souvent avariées ou impar- 
faites, la plupart du temps ne partaient pas 
ou éclataient entre les mains du soldat, elles 
étaient donc ordinairement redoutées d'une 
façon égale par ceux qui s'en servaient et 
ceux qu'elles menaçaient. Le prince avait 
réussi à se procurer cinquante fusils neufs et 
bien fabriqués, c'était une grande force pour 
sa petite armée ; cependant les matelots re- 
gardaient ces engins étrangers du coin de 
l'œil avec un certain mépris. 

Les barques glissaient dans l'ombre, gou- 
vernant droit sur l'île de la Libellule. Le 
bruit des rames, maniées avec précaution, 
se confondait avec les mille sourdes clameurs 
de la mer. Une petite brise se levait et sifflait 
aux oreilles. 

A mesure que l'on se rapprochait de l'île, 
on s'efforçait d'avancer de plus en plus silen- 
cieusement. 

Déjà on apercevait des feux entre les ar- 
bres ; on était peu éloigné, car l'oreille per- 
cevait distinctement le3 pas réguliers d'une 
ronde passant près des rives. 

Le prince ordonna de contourner l'île et de 
chercher les jonques do guerre* 

Biles étaient à l'ancre aune petite distance 






$40 L'USURPATSUR 

du rivage, ayant entre elles et la côte de Sou- 
nriossi; l'île de la Libellule. 

Bientôt elles apparurent à ceux qui mon- 
taient les canots, découpant en noir leurs 
grandes coques et leurs hautes mâtures sur 
l'obscurité moins intense du ciel; placés pres- 
qu'au ras de l'eau comme ils l'étaient, ces 
jonques leur paraissaient gigantesques. Sur 
chacune d'elles un fanal brillait au pied du 
mât, il était masqué d'instant en instant par 
une sentinelle qui allait et venait sur le pont. 

— Ces sentinelles vont nous apercevoir, 
dit Raïden à voix basse. 

— Non, répondit le prince, le fanal éclaire 
l'endroit où elles se trouvent et les empêche 
de rien distinguer dans l'obscurité où nous 
sommes. Approchons maintenant, et puisse 
notre folle entreprise se terminer à notre 
gloire ! 

Les trois barques s'éloignèrent l'une de 
l'autre, et chacune d'elles alla, sans faire plus 
de bruit qu'un goéland qui glisse sur l'eau, 
accoster l'un des navires. 

Le canot qui portait le prince s'était ap- 
proché de la plus grande des jonques ; elle 
était placée entre les «Jeux autres. 

L'ombre s'amassait plus intense encore 
sous les flancs bombés du navire, l'eau 
noire clapotait, faisant cogner la légère em- 
barcation contre la coque géante; mais le 



F 



L'ILE de la libellule 24 ( 

bruit se mêlait au choc incessant de l'eau, à 
la chute continuelle d'une vague après l'au- 
tre sur les rives de l'île. 

— Restons ici, dit le prince d'une voix à 
peine saisissable, on aurait beau se pencher du 
haut du navire, on ne pourrait pas nous voir. 

— C'est vrai, dit Raïden, mais ici nous ne 
pourrons pas agir, la barque n'a pas assez de 
stabilité; si nous pouvions atteindre la proue 
du vaisseau, nous serions plus à l'aise, 

— Allons, dit le prince. 

Tous trois agenouillés dans la barque, ap- 
puyaient leurs mains contre la jonque et 
avançaient rapidement ; quelquefois un heurt 
involontaire, qui leur semblait faire un bruit 
terrible, les faisait s'arrêter, puis ils re- 
partaient. Ils atteignirent la proue du navire. 

A ce moment la sentinelle cria : 

— Oho!... 

On lui répondit des autres jonques : 

— Ohoî... 

— Oho!... 

Puis tout rentra dans le silence. 

— A l'oeuvre, dit Nagato. 

Il s'agissait tout simplement de couler bas 
ces grands bâtiments en leur faisant au-des- 
sous de la ligne de flottaison une blessure 
assez large pour permettre à l'eau de les en- 
vahir. 

*— Ce que recueil accomplit avec la plus 

T. r< 14 



242 l'usurpateur 

grande facilité, nous pourrons peut-être l'exé- 
cuter en nous donnant quelque peine, s'était 
dit le prince. 

Les outils qui avaient servi à construire la 
coque du navire pouvaient être employés 
utilement à en démolir un fragment. Il suffi- 
sait d'ailleurs de faire seulement une ouver- 
ture large à y fourrer le poing ou de soule- 
ver une planche, l'eau, qui ne demande qu'à 
entrer et à se glisser partout, saurait bien 
s'en contenter. 

Raïden, penché hors du canot, tâtait sur le 
navire les parois visqueuses recouvertes par 
l'eau et cherchait sous la mousse gluante, 
sous le goudron et la peinture, les têtes des 
clous fixés dans le bois. 

Le prince et Je matelot Nata s'efforçaient 
de maintenir le canot à peu près immobile. 

Raïden prit un outil à sa ceinture et fit 
sauter après de grands efforts quelques clous. 

— Ce navire est solidement construit, dit-il, 
les clous sont longs comme des sabres, 1 de 
plus, ils sont rouilles ' et tiennent dans le 
bois comme de grosses dents à une jeune mâ- 
choire. 

— Crois-tu venir à bout de l'entreprise? 

— Je l'espère bien, dit Raïden. Il est im- 
possible qu'un seigneur tel que toi se soit dé- 
rangé pour rien. Seulement, je suis mal à 
l'aise ainsi placé la tête en bas et contraint 



L'ILE DE LA LIBELLULE 243 

m 

de tirer les clous obliquement; il faut que 
j'entre dans l'eau. 

— Y songes-tu ? dit Nata, la mer est très- 
profonde ici. 

— Il y a bien une corde dans le canot ? 

— Oui, dit Nata. 

— Eh bien, attacho ses deux extrémités à 
la banquette. 

Nata se hâta d'obéir, et Raïden passa Ja 
corde sous ses bras. 

— De cette façon je serai suspendu dans 
l'eau, dit-il. 

Et il se laissa glisser silencieusement hors 
do la barque. 

Pendant plus d'une heure, il travailla dans 
l'obscurité, sans dire un seuljnot, et; comme 
ses mains agissaient au-dessous de l'eau, il 
ne faisait aucun bruit. On entendait le pas 
monotone do la sentinelle et le ressac des 
vagues contre le navire. 

— Passe-moi le saké, dit enfin Raïden ; 
j'ai froid. 

— C'est à mon tour de travailler, dit 
Nata. Remonte dans le bateau. 

— C'est fini, dit Raïden; los clous sont 
enlevés tout autour d'une planche longue 
comme notre barque, large comme l'est Nata 
d'une épaule à l'autre. 

— Alors tu as complètement réussi'/ dit le 
prince/ 



244 



l'usurpateur 



— Pas encore, le plus difficile reste à 
faire : la planche est emboîtée dans ses deux 
voisines et n'offre aucune prise qui me per- 
mette de la tirer à moi. 

— Tâche de glisser ton outil dans la fis- 
sure. 

— Je l'essaye depuis un instant, mais 
sans arriver à rien, dit Raïden ; il faudrait 
que la planche fût poussée de l'intérieur. 

— Ceci est impraticable, dit Nagato. 
Raïden levait la tête ; il regardait la coque 

du navire. 

— N'y a-t-il pas un hublot là au-dessus de 
nous? dit-il. 

— Je' ne vois rien, dit le prince. , 

— Tu n'es pas accoutumé comme nous à 
y voir dans l'ombre pendant les nuits de 
tempête, dit Nata; moi j'aperçois très-bien 
le hublot. 

— Il faudrait entrer par là et aller pousser 
la planche, dit Raïden. 

— Tu es fou, aucun de nous ne peut passer 
dans cette étroite ouverture. l 

— Si le petit Loo était ici, murmura Raï- 
den, il entrerait bien, lui! 

A ce moment le prince sentit quelque 
chose qui remuait dans ses jambes, et uno 
petite forme se dressa du fond du bateau. 

— Loo savait bien qu'on aurait besoin de 
lui, dit-elle. 



t 



-3- 

t 
_v 



l'ilb de la libellule 245 

— Gomment! tu es là? dit le prince. 

— Nous sommes sauvés, alors, dit Raïden.- 

— "Vite, dit Loo, hissez-moi jusqu'à la lu- 
carne. 

— Ecoute, dit Raïden à voix basse, une 
fois entré tu tateras la paroi et tu compteras 
cinq planches en descendant, droit au-des- 
sous de l'ouverture, la sixième tu la pousse- 
ras, mais aussitôt que tu la sentiras céder, tu 
t'arrêteras et tu reviendras ; si tu la poussais 
complètement, l'eau, en pénétrant dans le 
vaisseau, t'engloutirait. 

— Boni dit l'enfant. 

Nata s'était adossé à la jonque. 
* — Tu n'as pas peur, Loo, dit le prince. 

Loo, sans parler, fit signe que non. Il était 
déjà sur les épaules de Nata et se crampon- 
nait des deux mains au rebord de l'ouverture. 
Bientôt il y enfonça le torse, puis les jambes 
et disparut. 

— Il doit faire encore plus noir là-dedans 
qu'ici, dit Nata qui collait son oreille contre 
la jonque. 

Ils attendirent. Le temps leur sembla long. 
La même anxiété les rendait immobiles. 

Enfin, un craquement se fit entendre. Raï- 
den sentit la planche osciller. Une seconde 
secousse la fit saillir hors do ses rainures. 

— Assez! assez! ou tu es perdu ! dit Raïden 
sans oser élever la voix. 

>. 14. 



246 



L' USURPATEUR 



Mais l'enfant n'entendait rien; il conti- 
nuait à frapper de ses poings fermés avec 
toute sa 4 fox % ce. Bientôt la planche se détacha 
et vint ilotter au-dessus des flots. 

En môme temps, avec un bruit do torrent, 
l'eau se précipita dans le navire. 

— Et l'enfant I l'enfant! s'écria le prince 
avec angoisse. * 

Raïden plongeait désespérément ses bras 
dans l'ouverture béante, noire et tumul- 
tueuse. 

— Rien ! rien ! disait-il en grinçant des 
dents. Il a été emporté par la force do 
l'eau. 

■i 

A ce moment, des cris se firent entendre 
sur une des jonques voisines ; des lumières 
couraient sur le pont; elles semblaient dans 
l'obscurité se mouvoir en l'air. 

— Nos amis ont peut-être besoin de nous, 
dit Nata. 

— Nous ne pouvons abandonner ce pau- 
vre enfant, dit le prince, tant qu'il reste 
l'espoir de le sauver ; nous ne bougerons pas 
d'ici. 

Tout à coup, Raïden poussa un cri de joie : 
il venait de sentir une petite main crispée 
sur le rebord de la trouée faite au navire. 

Il eut bientôt tiré l'enfant à lui; il le jeta 
dans la barque. 

Loo ne bougea pas, il était évanoui. Raï- 



t i 



I/JLB DB LA MBBLLULB 247 

den tout ruisselant remonta vivement dans 
le canot. 

— En voici uno qui n'en a pas pour long- 
temps, dit Nata en donnant un coup de rame 
à la jonque pour éloigner la légère embar- 
cation . 

— Allons voir les autres, dit Nagato, tout 
n'est peut-être pas fini. 

Les cris redoublaient; on donnait l'alarme 
de tous côtés. Sur les rives de l'île on voyait 
aussi courir des lumières, on entendait le 
bruit des armes ramassées h la hâte. 

— Nous sombrons ! nous sombrons ! criait 
l'équipage des jonques. 

Plusieurs hommes se jetèrent à la mer. 
Ils respiraient bruyamment en nageant avec 
précipitation vers les rives de l'Ile, 

L'épouvante était à son comble parmi l'ar- 
mée ; les jonques coulaient à pic ; on enten- 
dait le bouillonnement do l'eau les envahis- 
sant ; l'ennemi était là et on ne pouvait le 
» voir. Plus on multipliait les lumières, plus 
la mer semblait obscure. 

Le prince de Nagato se penchait du canot 
et tâchait de percer du regard l',obscurité. 
Tout à coup, un choc violent fit bondir la 
barque, qui s'agita quelques instants d'uue 
façon désordonnée. 

— On n'y voit rien aussi, dit une voix ; par- 
donne-nous, prince, de t'a voir ainsi heurté. 



248 l'usurpateur 

— Ah! c'est vous, dit Nagato; avoz-vous 
réussi ? 

— Nous serions encore à l'œuvre si notre 
mission n'était pas terminée. Gomme une 
armée de rats nous avons rongé le . bois et 
fait un grand trou à la jonque. 

— Bien! bien, dit le prince, vous êtes 
vraiment de précieux auxiliaires. 

— Prenons le large, dit Raïden, ils ont 
des chaloupes encore, ils pourraient nous 
poursuivre. 

— Et nos compagnons? 

— Ils s'en tireront , sois- en sûr. Peut- 
être sont-ils déjà loin. 

Les soldats au hasard lançaient des flèches, 
on en entendit quelques-unes tomber dans 
l'eau comme une pluie autour des canots. 

— Ils sont si maladroits qu'ils pourraient 
nous atteindre sans le vouloir, dit Nata en 
riant. 

— Au large ! s'écria Raïden en ramant vi- 
goureusement. 

L'obscurité depuis un instant était moins 
profonde, une blancheur pâle s'épandait dans 
le ciel comme une goutte de lait dans une 
tasse d'eau. Du bord de l'horizon, la lueur 
émanait plus vive, trouble cependant, éclai- 
rant à peine. C'était l'aube de la pleine lune 
qui se levait. Bientôt, comme la pointe d'un 
glaive dépassant l'horizon, l'astre jeta un 



l'île de la libellule 219 

éclat d'acier. Aussitôt une traînée alternative- 
ment claire et sombre courut sur la mer, jus- 
qu'au rivage, des étincelles bleues pétillèrent 
h la crête des vagues; puis la lune parut 
comme l'arche d'un pont, et enfin elle s'éleva 
tout entière, pareille à un miroir de métal. 
On était hors de la portée des soldats, 
Nata avait pris les rames, Raïden frottait 
avec du saké la tête de Loo, appuyée sur les 
genoux du prince. 

— Il n'est pas mort au moins, le pauvre en- 
fant ! disait Nagato en posant sa main sur le 

cœur de Loo. 

— Non, vois : sa petite poitrine se soulève 
péniblement, il respire, seulement il est 
glacé; il faut lui retirer ses habits mouillés. 

On le déshabilla; Nata ota sa tunique et 
en enveloppa l'enfant. 

— C'est qu'il ne craint rien, ce petit-là, di- 
sait Raïden ; tu te souviens, prince, comme 
il m'a mordu, lorsque j'ai voulu me battre 
avec toi? Je n'ai qu'un désir, c'est qu'il 
puisse me mordre encore. 

Le matelot essaya d'écarter les dents ser- 
rées de Loo» et il lui versa dans la bouche un 
flot de saké. 

, L'enfant l'avala de travers, il éternua, 
toussa, puis ouvrit les yeux. 

— Gomment, je ne suis donc pas mort 2 
dit-il en regardant autour de lui. 



250 L'USURPATEUR 

— Mais il paraît quo non, s'écria Raïdon 
tout joyeux. Veux-tu boire? 

— Oh non ! s'écria Loo, j'ai assez bu com- 
me cela. C'est bien mauvais, l'eau de la mer, 
je n'en avais jamais goûté, il me faudra man- 
ger, beaucoup de confitures de bananes pour 
oublier ce goût-là. 

— Tu ne souffres pas ? dit le prince. 

— Non, dit Loo; la jonquo a sombré au 
moins ! 

— On ne doit plus voir que la pointo do 
son mât à l'heure qu'il est, dit Nata. Tu es 
pour beaucoup dans la réussite de l'entre- 
prise. 

— Tu vois bien, maître, quo je puis servir 
à quelque chose, dit Loo tout fier. 

— Certes, et tu es bravo comme l'homme 
le plus brave, dit le prince ; mais comment 
étais-tu là? 

— Ah I voilà ! Je voyais qu'on ne voulait 
pas m'emmener-, alors, je me suis caché sous 
le banc. 

— Me diras -tu, s'écria Raïdon, pourquoi ^ 
tu as poussé la planche aussi fort, malgré 
mes recommandations? 

— C'était pour être plus sûr que la jonque 
n'en réchapperait pas; et puis j'entendais du 
bruit dans le navire : il fallait se hâter. D'ail- 
leurs, je n'aurais peut-être pas pu remonter. 
Il y avait toutes sortes de poutres, de corde»/ 



s. 

1 T 



L*ILE DE LÀ LIBELLULE 251 

de chaînes qui rae cognaient; car je n'y 
voyais pas plus que si j'avais eu la tête dans 
un sac de velours noir. 
* — Et lorsque cette colonne d'eau est tom- 
bée sur toi, qu'as-tu pensé ? 

— J'ai pensé que j'étais mort, mais que la 
jonque coulerait pour sûr; j'ai entendu 
comme le bruit du tonnerre, et j'ai bu! j'ai 
bu ! par le nez, par la bouche, par les oreilles, 
et puis je n'ai plus rien senti, je ne me sou- 
viens plus.* 

'«7- Tu étais bien près de la mort, mon 
pauvre Loo, dit le prince ; mais pour ta belle 
conduite, je te donnerai un beau sabre bien 
aiguisé, et tu pourras le porter à ta ceinture 
comme un seigneur, 

Loo promena sur ses compagnons éclairés 
par la lune un regard plein d'orgueil, accom- 
pagné d'un sourire qui gonflait ses joues et y 
creusait deux fossettes. 

Une lueur bleue et vaporeuse éclairait la 
mer, on pouvait voir à une assez grande dis- 
tance. 

— Deux jonques ont disparu, dit Nagato, 
qui regardait du côté de l'îïe/la troisième se 
dresse encore. 

— Il me semble voir des chaloupes tour- 
ner autour d'elle, nos amis se seraient-ils 
laissé surprendre? 

Tout à coup la jonque s'inclina sur le côté, 






f 









252 l'usurpateur 

et aussitôt une petite barque se détacha, qui 
fuyait. 

Les chaloupes, pleines de soldats, se mi- 
rent a sa poursuite en lançant vers elle un 
essaim de flèches. . ' , 

De la barque on lâcha quelques coups de feu. 

— Gourons vite à leur aide! s'écria le 
prince. . 

Déjà Raïden avait fait virer le canot, l'au- 
tre barque qui les accompagnait les suivait 
de près. » 

— Ils ne se laisseront pas prendre, disait 
Raïden qui tournait la tête tout en ramant. 

En effet, le léger canot bondissait sur les 
flots, tandis que les chaloupes plus lourdes 
et trop chargées d'hommes se mouvaient à 
grand'peine. 

— La jonque qui coule ! la jonque qui 
coule ! cria Loo en battant des mains. 

En effet, le dernier navire resté debout, 
s'enfonçait lentement, puis presque d'un seul 
coup disparut. 

— Victoire ! victoire ! crièrent les matelots 
autour du prince. 

— Victoire! répondit-on du canot pour- 
suivi qui se rapprochait de plus en plus. 

Les trois barques se rejoignirent bientôt. 

— Laissons-nous poursuivre, dit le prince, 
et ne fuyons pas trop vite pour leur laisser 
l'espoir de nous atteindre. 



L'ILE DE LA LIBELLULE 253 

On tira quelques coups de feu, plusieurs 
soldats tombèrent, on les jeta aussitôt à la 
mer pour alléger les chaloupes. 

Une flèche atteignit Raïden à l'épaule, mais 
elle n'avait plus de force, elle le piqua h 
peine et tomba dans le canot. 

— C'était bien visé, dit Raïden. 

La lune était' au milieu du ciel, mais ce 
miroir poli se ternissait comme sous la 
buée d'une haleine, elle prit bientôt une 
teinte de vermeil rose, puis elle devint 
cotonneuse, ce ne fut plus qu'une nuée 
blanche. La couleur bleue et argentée du 
ciel fut envahie par une nuance d'amé- 
thyste pâle qui coulait rapidement de l'ho- 
rizon, des frissons violets coururent sur la 
mer. 

C'était le jour. 

Derrière le promontoire , la flottille du 
prince avait entendu les coups de feu qui 
pour elle étaient un signal, elle quitta aussi- 
tôt le rivage et déploya ses voiles, qui prirent 
aux premiers rayons du soleil l'adorable cou- 
leur des fleurs de pêcher. 

Dès que les barques furent à portée de sa 
voix, le prince de Nagato, debout dans le ca- 
not, cria de toutes ses forces : 

— Cernez ces chaloupes, coupez-leur la re- 
traite, faites-les prisonnières ! 

Loo trépignait de joie. 

T. I 15 



/ 



254 L'USURPATEUR 

— Après avoir coulé les grands bateaux, 
nous allons confisquer les petits, disait-il. 

Les soldats comprirent le danger : ils vi- 
rèrent de bord et se mirent à fuir. Mais com- 
ment lutter de vitesse à l'aide des rames avec 
ces grandes voiles gonflées par la brise mati- 
nale ? 

Les chaloupes fuient bientôt rejointes, puis 
dépassées. 

Les soldats se virent perdus. En gouver- 
nant droit sur eux et avec un seul choc, une 
de ces grandes embarcations pouvait les cou- 
ler en uno seconde. Ils se hâtèrent de jeter 
leurs armes dans l'eau en signe de soumis- 
sion. 

On hissa les hommes à bord; puis les 
chaloupes furent effondrées et elles cou- 
lèrent. 

— Allez retrouver votre énorme mère au 
fond de l'océan ! criait Loo en les regardant 
s'enfoncer. 

Les trois canots rejoignirent la flottille. Le 
prince et les matelots remontèrent sur les 
grandes embarcations. 

Loo raconta alors à ceux qui étaient restés 
comment on avait coulé les jonques des en- 
nemis, comment il s'était noyé dans un trou, 
puis était ressuscité pour porter un sabre 
comme un seigneur. 

On compta les prisonniers qui, résignés et 



l'île de la lidbllule 255 

la této basse, attendaient leur sort. Ils étaient 
cinquante. 

— Le plan audacieux que nous avons 
formé a réussi mieux que nous ne pouvions 
l'espérer, dit le prince ; je suis encore stu- 
péfait qu'il ait pu se réaliser, mais puisque 
Marisiten le génie des batailles, le dieu à six 
bras, à trois visages, nous est à ce point fa- 
vorable, ne nous reposons pas encore : il 
faut à présent cerner l'île de la Libellule 
et l'isoler du reste du monde, jusqu'au 
moment où l'armée du siogoun viendra nous 
relever. 

— Bien! bien! crièrent les matelots en- 
thousiasmés par leur récente victoire. 

— Combien y a-t-il de soldats dans l'île? 
demanda le prince à un des prisonniers. 

Le soldat hésitait ; il regardait en dessous 
à droite et à gauche, comme pour demander 
conseil. Tout à coup, il se décida à parler. 

— Pourquoi le cacherais-je? dit-il. Ils sont 
deux mille. 

— Eh bien! s'écria le prince, cinglons vers 
l'île et n'en laissons sortir personne; alors, 
ce n'est pas cinquante prisonniers que nous 
aurons faits, mais deux mille ! 

Des acclamations formidables accueilli- 
rent les paroles de Nagato; on se mit. en 
route. Bientôt le saké circula, les matelots 
entonnèrent un chant guerrier qu'ils chan- 



h 



256 L* USURPATEUR 

t 

tèrent chacun h leur guise, co qui produisit 
un charivari assourdissant et joyeux. 

La consternation la plus profonde régnait 
dans l'île ; on no voulait pas croire aux évé- 
nements : les jonques, si fortes et si belles, 
qui, tout a coup, s'abîmaient dans la mer; les 
chaloupes pleines de soldats qui ne revenaient 
pas. Quel était donc cet ennemi qui frappait 
ainsi sans se montrer? les sentinelles n'avaient 
aperçu qu'un frôle canot, mon té par trois hom- 
mes qui, effrontément, cramponnés au navire, 
cognaient à tour de bras sur Sa coque et l'é* 
ventraient, puis s'enfuyaient en les nar- 
guant. 

Donc, plus de vaisseaux; les chaloupes 
même leur manquaient, aucun moyen de quit- 
ter Tîle. Ils s'y étaient établis comme dans 
une forteresse entourée d'un immense fossé. 
Protégés par leurs jonques de guerre, c'était, 
en effet, une excellente position. Mais main- 
tenant la forteresse devenait pour eux pri- 
son ; si de prompts secours ne leur arrivaient 
pas, ils étaient perdus. Le chef qui comman r 
dait ces deux mille hommes — il se nommait 
Sandaï, — ordonna de choisir parmi les mi- 
sérables bateaux appartenant aux habitants 
de l'île les deux meilleures barques. Lors- 
qu'on eut exécuté cet ordre, il fit monter 
cinq hommes dans chaque barque. 

— Vous allez partir en toute hâte, leur 



1,'lLE DE I K LHIBLMJLB 257 

dit-il, vous rejoindrez le gros de l'armée et 
vous direz au. général dans quelle détresse 
nous sommes, allez. 

Les barques s'éloignèrent, mais lorsqu'elles 
furent à une petite distance, elles aperçurent 
un cercle de grandes voiles immobiles, qui 
leur fermait la route. 

Les barques rebroussèrent chemin. 

On était bloqué. 

Sandaï fit réunir les provisions. On prit 
les bestiaux, les récoltes des habitants. Il y 
avait de quoi vivre pendant huit jours $ de 
plus, on pouvait pêcher du poisson, 

— Il faut construire de grands radeaux et 
tâcher de gagner la terre la nuit sans être vu, 

dit le chef. 

On se mit à l'œuvre, on abattit des arbres, 
on les dépouilla do leurs petites branches ; la 
journée se passa ainsi. On travailla aussi la 
nuit, mais le lendemain matin on aperçut un 
fourmillement lumineux sur la côte de Sou- 
miossi. 

C'était l'armée du général Harounaga. 

Ce beau guerrier, de son côté, était assez 
embarrassé. Il ne savait que résoudre devant 
cet ennemi séparé de luipar la mer. La flotte 
de guerre appareillait à Osaka; elle n'était 
pas prête à partir encore ; s'il lui fallait l'at- 
tendre pour attaquer, l'ennemi pouvait lui 
échapper. 

X 






258 l'usurpateur 

Harounaga fit camper ses troupes au bord 
de la mer, puis on dressa sa tente et il s'y 
enferma pour méditer. 

Pendant ce temps, les soldats lancèrent 
quelques flèches du côté de l'île, en manière 
de salut; elles tombèrent dans l'eau, l'île 
étant hors de portée. 

Cependant, vers le milieu du jour, une 
flèche habilement lancée vint tomber devant 
la tente de Harounaga, elle se ficha en' fré- 
missant dans le sable. 

Un papier était attaché aux plumes de la 
flèche, que l'on arracha du sol pour la porter 
au général. 

Harounaga déploya le papier et lut ceci : 

« Prépare-toi à l'attaque. L'ennemi est en 
ton pouvoir. Je lui ai ôté les moyens de fuir. 
Je te fournirai à toi le moyen d'arriver jus- 
qu'à lui. » 

Ce billet n'était pas signé. 

Le général sortit de sa tente et regarda la 
mer. - , 

Un bateau de pêche passait lentement en- . 
tre l'île de la Libellule et la côte de Sou-* ^ 
miossi. • 

— De qui peut venir ce billet ? se disait 
Harounaga. Se moque-t-on de moi ? Est-ce ce 
vulgaire bateau que l'on me propose pour 
transporter toute mon armée ? 

Mais, à mesure qu'il regardait, d'autres 



r 



l'île db la libellule 259 

bateaux apparaissaient sur la mer; ils se 
rapprochaient, ils se multipliaient. 
% Harounaga les comptait. 

I — Bien ! bien ! disait-il, ta proposition de- 

[ vient acceptable. Debout, soldats ! cria-t-il, 

::, prenez les armes, voici une flotte qui nous 

1 arrive ! 

Aussitôt quo le mouvement des troupes fut 
remarqué, les bateaux s'avancèrent vers le 
rivage. Celui qui portait le prince de Nagato 
toucha le bord le premier. 
Le prince reconnut le général. 

— Ah ! c'est ce stupide Harounaga, mur- 
mu ra-t-il. . 

Loo sauta à terre. Il avait à sa ceinture 
un sabre magnifique. 

— Vingt hommes par embarcation ! cria- 
t-il. Elles sont quarante, ce qui fera huit 
cents hommes à chaque traversée. 

Le général s'avança. 

— Gomment ! le prince de Nagato ! s'écria- 
t-il. 

— Je suis Naïboum (1), dit le prince, 
toute la gloire de cette aventure te revien- 
dra. 

— Un souverain qui s'expose ainsi aux 
hasards des combats ! fit Harounaga tout sur- 
pris. 



•^-^^^^ 



(1) C'est-à-dire incognito. 



/ 



260 l'usurpateur 

— Je fais la guerre à ma fantaisie, sans 
être soumis à personne, et je trouve un cer- 
tain plaisir dans ces émotions nouvelles. 

— Toi, qui n'aimais que les festins! les 
fêtes! - 

— J'aime mieux la guerre aujourd'hui, dit 
le prince en souriant, je suis changeant. 

Des coups de feu et des clameurs confuses 
se faisaient entendre au loin. 

— Qu'est-ce que cela? dit' le général. 

— C'est une fausse attaque dirigée de 
l'autre côté de l'île, pour favoriser le débar- 
quement de tes soldats. . 

— Tu pourrais être général aussi bien que 
moi, ditHarounaga. 

Le prince eut un sourire de mépris qu'il 
dissimula derrière son éventail. 

Les barques chargées d'hommes quittèrent 
la côte, le général monta dans le bateau qui 
portait le prince. 

Loo avait ramassé une sorte de trompette 
et il soufflait dedans, penché à l'avant, de 
toutes ses forces. 

Les soldats do Hiéyas attendaient, massés 
sur le rivage, prêts à s'opposer de toute leur 
puissance au débarquement; les flèches com- 
mencèrent à s'envoler de part et d'autre. 

Le prince do Nagato fit avancer à droite et 
à gauche une barque pleine d'hommes ar- 
més de fusils. Ils accablèrent d'une décharge 



L'ILE DE h\ LIBELLULE 261 

presque continuelle leurs ennemis qui n'a- 
vaient pas d'armes à feu, 

Sur les rivages, une furieuse lutte corps à 
corps s'engagea. On se battait les jambes 
dans l'eau; les coups de sabre faisaient 
sauter de l'écume. Quelquefois deux adver- 
saires s'entraînaient l'un l'autre, roulaient 
et disparaissaient. Plusieurs cadavres,, un 
grand nombre de flèches flottaient sur les 
vagues. 

On s'accrochait aux embarcations, on les 
poussait violemment au large; un puissant 
coup d'aviron les ramenait. Alors on se pen- 
dait d'un seul côté pour les faire chavirer. 
Les mains cramponnées aux rebords étaient 
frappées à coups de sabre, le sang jaillissait, 
puis, comme des lambeaux déchirés, traî- 
uait sur l'eau. 

Dès qu'une barque était vide, elle allait en 
toute hâte chercher d'autres soldats ; bientôt 
les partisans de l'usurpateur furent accablés. 
Ils se rendirent. 

Les morts, les blessés étaient nombreux. 
On coucha ces derniers sur le sable, on les 
pansa, on les encouragea avec des paroles 
douces et fraternelles. N'étaient-ils pas .des 
frères? En effet, ils avaient le même uni- 
forme, ils parlaient la même langue, quel* 
ques-uns pleuraient en reconnaissant des 
amis dans les rangs ennemis; Les vaincus 

15. 



262 l'usurpateur 

s'étaient assis à terre dans une attitude d'acca- 
blement, ils croisaient leurs mains sur leurs 
genoux et baissaient la tête. 

On rassemblait les sabres, les arcs, on en 
faisait des monceaux que l'on rendait aux 
vainqueurs. 

Le prince de Nagato et le général s'avan- 
cèrent dans l'intérieur de l'île. Harounaga 
laissait pendre de son poignet le fouet aux 
lanières d'or, les écailles de sa cuirasse s'en- 
trechoquaient, bruissaient ; il appuyait une 
main sur sa hanche. 

— Que l'on amène le chef des révoltés, 
dit le prince. 

Sandaï s'avança. 

Il avait encore le masque de cuir noir 
verni qui s'adapte au casque et est porté dans 
les combats; il le retira et laissa voir son vi- 
sage attristé. 

La présence de Nagato troublait singuliè- 
rement ce chef, qui avait sollicité et obtenu 
autrefois sa protection auprès de Fidé-Yori. 
Il s'était plus tard attaché au régent par am- 
bition. Maintenant il trahissait son premier 
seigneur. 

Le regard calme et méprisant de Nagato 
faisait peser sur lui toute l'infamie de sa 
conduite; il comprenait qu'il ne pouvait plus 
tenir la tête haute sous la double humiliation 
de la défaite et du déshonneur. 



l'île de la libellule 263 

De plus, le prince lui semblait revêtu 
d'une majesté particulière. 

Au milieu de ces guerriers cuirassés, abri- 
tant leur front sous des casques solides, 
Ivakoura était tête nue, vêtu d'une robe de 
soie noire traversée d'un ondoiement doré, il 
avait aux mains des gants de satin blanc qui 
lui montaient jusqu'au coude, et au-dessus 
de chaque bras un plastron roide formant 
épaule tte et faisant paraître les épaules très- 
larges. Il lui paraissait ainsi plus formidable 
qu'aucun. 

Le prince jouait nonchalamment avec son 
éventail. . 

Il n'eut pas l'air de se souvenir qu'il eût 
jamais connu Sandaï. 

— Rebelle, lui' dit-il sans élever la voixj 
je ne te démande pas si tu veux renier ton 
crime et redevenir le serviteur du véritable 
maître : dans l'homme, je le sais, l'orgueil 
survit à l'honneur, et tu refuserais. 

— Prince, dit Sandaï, avant le combat, ta 
voix eût pu me rappeler à mes devoirs et me 
jeter à tes pieds; mais, après la défaite, un 
chef ne peut renier ses actes et servir son 
vainqueur. C'est pourquoi je ne consens pas 
à me soumettre. 

— Eh bien, je vais te renvoyer vers le 
maître de ton choix, dit Nagato. Tu partiras 
seul, sans un page, sans un écuyer, tu re- 



2ë* l'usurpateur 

joindras Hiéyas et tu lui diras ceci : Le gé- 
néral Harounaga nous a vaincus, mais c'est 
le prince de Nagato qui a coulé les jonques 
qui pouvaient nous ramener. 

7- Daïmio illustre, dît Sandaï sans colère, 
je suis général et non messager, j'ai été cou- 
pable peut-être, mais je ne suis point lâche ; 
je sais subir sans révolte les jnsultes méritées, 
mais je ne saurais pas y survivre. Envoie 
quelque autre messager à Hiéyas et qu'il 
joigne aux nouvelles qu'il emportera celle de 
ma mort. 

Un grand silence s'établit parmi les sol- 
dats. On comprenait l'intention du général et 
personne ne voulait s'opposer à son exécu- 
tion. 

Sandaï s'assit à terre; il tira un de ses 
sabres, le plus court; puis, après avoir salué 
le prince, il se fendit le ventre d'un seul 
coup. 

— Cette action te relève à mes yeux, dit 
Nagato qui fut peut-être encore entendu par 
le mourant. 

— Qu'on ensevelisse ce guerrier dans l'île K 
avec la pompe que son rang comporte, dit 
Harounaga. 

On emporta le corps de Sandaï. 

— A présent, dit le prince, je vais prendre 
un peu de repos, je commence à me sou- 
venir que j'ai passé toute la nuit à courir sur 



L'ILB PB LA LIBELLULE 265 

la mer, et que mes yeux ne se sont pas fer- 
més une seconde. 

— La victoire est aussi complète que possi- 
ble *, il ne te reste, Harounaga, qu'à établir une 
communication entre Soumiossi et l'Ile que 
tu as conquise *, tu peux le faire à l'aide de 
radeaux formant une sorte de pont. Expédie 
des messagers à Fidé-Yori, occupe l'île et les 
côtes, surveille la mer et attends de nouveaux 
ordres d'Osaka. 

— Merci de ces précieux conseils, dit le 
général ; le véritable vainqueur, c'est toi ; me 
permets-tu de le faire savoir à notre bien- 
aimé seigneur ? 

— Non, dit le prince, fais-le annoncer 
seulement à Hiéyas, je tiens à ce que mon 
nom retentisse à son oreille comme une me- 
nace. 

Le prince de Nagato s'éloigna. 

La nuit vint tranquille et tiède, puis elle 
s'écoula et le jour reparut. 

Alors le général Harounaga sortit do sa 
tente, il demanda si le prince était éveillé, il 
s'habituait à prendre ses ordres et ses con- 
seils, cela lui évitait la fatigue de penser, il 
avait mille choses à lui demander. 

On s'approcha de la tente qui avait été 
dressée pour Nagato, elle était entr'ouverte ; 
on regarda à l'intérieur, le prince n'y était 
pas. 



>, 



s 



266 l'usurpateur 

— Il est peut-être retourné dans son ba- 
teau, dit Harounaga. 

On courut sur les rivages. La mer était 
vide, la flottille du prince de Nagato avait 
disparu. 



FIN DU PREMIER VOLUME 



V 






\ 






TABLE DES GHAHTRES 



\ 



Pjgcs. 

I. — Le Bois de Citronniers 1 

II. — La Blessure de Nagato H 

III. — La Fête du Génie de la Mer. 31 

IV. — La Sœur du Soleil 49 

V. — Les Cavaliers du Ciel 68 

VI. — La Confrérie des Aveugles 88 

VII. — Le Parjure 105 

VIII. — Le Château d'Ovari 116 

IX. — La Maison de Thé 1*5 

X. — Le Rendez-vous 13,3 

XI. — Les Cailles Guerrières. » . . 141 

XII. — Le Verger Occidental 159 

XIII. — Les Trente-Trois Dîners du Mikado. 177 

XIV. — La Chasse au Vol 184 

XV. — L'Usurpateur 194 

XVI. — Les Pôclieurs de la Baie d'Osaka. ... 203 

XVIL - Lite de la Libellule 116 



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